Comores – « La redevabilité du ministre et la rigueur du journaliste », par Abdourahamane Cheikh Ali 

Ce sont deux notions malmenées aux Comores alerte notre chroniqueur*… mais hélas transposables au concert des nations : la transparence des politiques et le professionnalisme des journalistes sont ici questionnés.

L’interpellation de la ministre des Transports, Mme Yasmine Alfeine, par le journaliste Oubeidillah Mchangama de Facebook FM au sujet de la destination des 51 millions de francs collectés auprès de la défunte Comair Assistance par une personne qui serait nommée par la ministre monopolise les débats sur les réseaux sociaux.

Interroger sur l’utilisation des deniers publics, demander des comptes à une personne investie d’un mandat public sont des droits élémentaires pour tout citoyen quelle que soit sa profession. Par contre, alléguer des faits qui sont faux ou inexacts ET qui portent atteinte à l’honneur d’autrui, expose l’auteur de ses allégations à une condamnation pour diffamation. Le code pénal comorien est particulièrement sévère à ce sujet. La personne condamnée pour diffamation peut écoper d’une forte amende et de plusieurs années de prison surtout si la personne diffamée est investie d’un mandat public. Elle peut, par ailleurs, être conduite au civil à réparer le préjudice civil subi par la personne diffamée en lui versant des dommages-intérêts et intérêts. C’est dire que Oubeid joue gros dans cette affaire tant les sous-entendus et son insistance accompagnés de sourires narquois traînent dans la boue une femme que l’on présente comme respectable. Alors, qu’est-ce qui retient Mme la Ministre de laver son honneur et d’envoyer Oubeid en prison pour quelques années ? Pourquoi Oubeid attend-il un hypothétique procès pour présenter ses preuves ? Certes, à ce stade de l’affaire, aucune disposition légale ne l’y oblige mais une telle initiative établirait son objectivité aux yeux de l’opinion et ferait taire définitivement ceux qui défendent Mme la Ministre sur les réseaux sociaux. Et nous passerions à autre chose : la grève à l’hôpital El Maarouf qui dure depuis plusieurs mois, la mascotte des jeux des îles de l’océan indien qui nous a coûté une fortune, la concurrence déloyale faite aux stations de service de l’agglomération de Moroni par leur propre et unique fournisseur…etc., etc.

Le sésame ouvre-toi de la presse

USA, Etats-Unis, Iran, Russie, Comores
Abdourahamane Cheikh Ali prend du recul sur l’affaire

Le flot d’accusations qui vise les 2 protagonistes du dossier « des 51 millions de Al marhouma Comair Assistance » nous fait dévier de l’essentiel : le devoir de redevabilité, consubstantiel du pouvoir de décision au gouvernement, dans l’administration et dans les entreprises publiques d’une part et la rigueur attachée à l’exercice du métier de journaliste d’autre part.

 

1.La redevabilité des détenteurs d’un mandat public.

Représenter son pays et engager par sa seule signature le destin de ses concitoyens constituent un honneur immense mais aussi un sacerdoce. Un président, un ministre, un directeur d’une administration ou d’une société d’état doivent des comptes aux électeurs et aux administrés. Ils doivent expliquer le bien bien-fondé de leurs décisions. À moins de s’appeler Moissi ho Inani.

2.La rigueur du journaliste.

Le journalisme est un métier qui fait rêver. Il offre une notoriété, une visibilité médiatique et une influence surtout dans un petit pays comme le nôtre. La carte de presse est un sésame qui permet un accès privilégié aux cérémonies officielles, aux réunions des formations politiques et des organisations de la société civile et… aux salons des personnes qui comptent. En d’autres termes, le journaliste dispose du statut, des outils et des relais pour façonner l’opinion. À ce titre, le journaliste est un homme ou une femme de pouvoir.

Tout pouvoir a tendance à devenir tyrannique s’il n’est pas contrebalancé de sérieux contrepoids. Le pouvoir de la presse n’échappe pas à cette règle. Ces contrepoids sont la déontologie et le corpus juridique qui régit la presse (constitution, code de l’information, code pénal…).

Ce sont les règles déontologiques qui érigent l’indépendance d’esprit et l’objectivité en vertus cardinales. Voilà pourquoi les journalistes doivent éviter d’afficher une grande proximité avec les politiques au risque de susciter de légitimes soupçons de partialité.

Les journalistes doivent faire leur la législation qui encadre la profession pour éviter d’attenter aux droits d’autrui.

Simplement professionnels

Certes, des autodidactes peuvent obtenir sur le terrain, en dehors de tout parcours académique, les ficelles et la pugnacité pour rechercher l’information. Par contre, les règles de déontologie, la connaissance et le respect du droit applicable, les méthodes de vérification et d’analyse de l’information s’acquièrent sur les bancs des écoles de journalisme et/ou dans les formations métiers diplômantes ou pas.

On nous a dressé une liste de journalistes célèbres dans le monde et qui n’ont pas fréquenté des écoles de journalisme. Nous en disposons également dans nos murs. Je vais en citer 2.

Le directeur de la station de radio Hayba Jumla, Mohamed Saïd Abdallah Mchangama, produit des enquêtes et des reportages intéressants et réalise lui-même des interviews et des éditoriaux d’une rare qualité.

La seconde personne est Mahamoud Ibrahim, directeur de la publication de l’hebdomadaire Masiwa. Il signe des articles de grande facture sur des sujets politiques et culturels. L’un est économiste, l’autre est historien. Ils ont développé dans leurs disciplines respectives la capacité d’analyse, l’esprit de synthèse et la rigueur dans la recherche, le traitement et l’interprétation des données économiques ou historiques. Ils transposent et adaptent leurs méthodes de travail d’économiste et d’historien au journalisme. Enfin, ils disposent également de cette culture générale qui leur permet de s’aventurer sans se perdre hors de leur zone de confort. Leurs formations universitaires puis leur curiosité personnelle leur permettent de poser les bonnes questions, de porter la contradiction à leurs interlocuteurs, de comprendre et de nous faire comprendre nos lois, notre économie, notre environnement régional et le monde. C’est ça qui fait la spécificité et le charme du métier de journaliste. Alors, cessons de le banaliser. Claironner qu’il n’est pas nécessaire de faire des études pour devenir journaliste, c’est niveler le pays vers le bas et envoyer un mauvais message à la jeunesse. Cumuler les diplômes ET tenir un tel discours pour flatter l’opinion de ceux qui n’ont pas eu l’opportunité de valider des diplômes relève du populisme. Une posture très dangereuse en ces heures difficiles pour notre nation.

Abdourahamane Cheikh Ali

* Diplômé de l’ENES en gestion et de l’université

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