Les sifflets couvrent les honneurs militaires. Le contraste est saisissant. D’un côté, le Premier ministre, Sébastien Lecornu, arrive à Mayotte, et notamment en Grande-Terre, pour une visite officielle de deux jours, entouré de six ministres, avec la promesse de faire le point sur la reconstruction et les engagements de l’État.
De l’autre, une trentaine de manifestants sont maintenus à distance, entre l’Office de Tourisme et le marché couvert de Mamoudzou. Puis repoussés vers le lagon. « On est des citoyens comme vous ! », crie une manifestante. Quelques minutes plus tard, la Zélée, la navette à bord de laquelle se trouve le Premier ministre, apparaît au large. Alors les manifestants hurlent. Cette fois, ils sont certains d’être entendus.
« On nous traite comme des animaux ! »

Ils étaient une trentaine, pas davantage. Des enseignants, des représentants syndicaux du secteur privé et public, des agents venus de différents corps de métier, rappeler que derrière les discours sur la reconstruction, Mayotte reste confrontée à des difficultés massives, notamment dans ses services publics.
Leurs revendications portent notamment sur l’indexation, le rattrapage du calendrier des droits sociaux et une meilleure convergence avec les dispositifs appliqués dans les autres départements français. La colère doit toutefois trouver un débouché institutionnel, puisque jeudi 27 août au matin à 8h45, le conseiller Outre-mer du Premier ministre doit recevoir l’intersyndicale, qui pourra lui exposer directement ses revendications et ses attentes.
Mais très vite, ce sont les conditions mêmes de la manifestation qui deviennent un sujet de colère. « On n’a jamais été parqués comme ça. On nous traite comme des animaux », lâche François Nouchet, enseignant en économie-gestion au lycée Younoussa Bamana de Mamoudzou et représentant syndical.
Un autre manifestant enfonce le clou : « On nous prend pour des singes ». Les mots sont violents. La scène, elle, l’est autrement. Les forces de l’ordre encerclent progressivement le rassemblement à l’avant et l’arrière. Les manifestants sont maintenus dans un espace entre le marché couvert et l’Office de Tourisme, à l’écart des regards. Un homme demande simplement s’il peut sortir acheter une boisson. « Je peux aller acheter un Coca ? – Non, désolé », répond un gendarme. Sous les 28 degrés de Mamoudzou, même quelques minutes pour aller chercher de l’eau ou une boisson semblent désormais soumises au contrôle du dispositif.
Une école à bout, une colère qui déborde

La colère ne porte pas seulement sur les salaires. Elle raconte également une école qui, selon le personnel présent, fonctionne déjà au maximum de ses capacités. « Le problème c’est la surcharge des classes », intervient un enseignant présent à la manifestation.
Au lycée Younoussa Bamana, où doit se rendre le ministre de l’Éducation nationale Édouard Geffray ce jeudi matin, plus de 2.800 élèves sont scolarisés. Les classes de seconde atteignent 36 élèves, avec 24 divisions. Trois classes destinées à des élèves non lecteurs comptent encore environ 25 élèves. Et puis il y a la peur, quotidienne, incompréhensible pour des élèves et des enseignants d’autres académies.
« On aimerait surtout que les enfants ne soient pas agressés avec des pierres ou des machettes sur la route en bus ou en voiture avec leurs parents avant de venir en classe, c’est ça la réalité, et le personnel c’est pareil. On ne peut pas aller au travail la boule au ventre, il faut que ça s’arrête (…) Comment voulez-vous qu’ils apprennent après ce qu’on leur dit ? », proteste un manifestant.
Tout est là. Les salaires. Les droits sociaux. Les classes. Les transports. La sécurité. Les conditions de travail. Et, derrière tout cela, une question plus vaste : quelle place la République accorde-t-elle à ceux qui réclament que ses services publics fonctionnent réellement ?
Plus d’un an et demi après le cyclone Chido, le 14 décembre 2024, le Gouvernement vient précisément faire le bilan de cette reconstruction. Mais sur la place de la République, les enseignants veulent rappeler que reconstruire Mayotte ne consiste pas uniquement à réparer des bâtiments, qui pour nombre d’entres eux sont encore bâchés ou détruits. Il faut aussi reconstruire la confiance.
« On n’a pas le droit de manifester à Mayotte ? Parce que c’est Mayotte, c’est ça ? »

Puis la situation bascule. Les forces de l’ordre se rapprochent. Une manifestante lance aux forces de l’ordre : « On est des citoyens comme vous ! » Puis : « On n’a pas le droit de manifester à Mayotte ? Parce que c’est Mayotte, c’est ça ? ». La réponse fuse : « On pousse », hurlent les gendarmes.
Des véhicules déboulent en renfort. En quelques instants, les uniformes affluent de toutes parts : les forces de l’ordre finissent par être plus nombreuses que ceux qu’elles sont venues encadrer. Les manifestants sont progressivement repoussés vers le lagon près de l’ancien bar-restaurant « La Croisette », aujourd’hui en ruines, jusqu’aux grandes lettres de la ville, « MAMOUDZOU ».
Puis les bateaux apparaissent au large. Sur l’un, des membres de la délégation gouvernementale. Sur l’autre, Sébastien Lecornu et son équipe. Depuis leur étroit périmètre derrière le marché couvert, les manifestants comprennent que le pouvoir qu’ils étaient venus interpeller passe enfin à portée de voix. Les sifflets redoublent. « Lecornu dégage ! ». La délégation les aperçoit. Le cordon n’aura pas suffi à les rendre invisibles. « On est là ! », lancent-ils, presque soulagés d’avoir arraché quelques secondes de regard au pouvoir.

Quelques mètres plus loin, place Zakia-Madi, la mécanique officielle est déjà en place : honneurs militaires, drapeau, dépôt d’une gerbe par le Premier ministre. Le cérémonial se déroule pendant que, de l’autre côté, les manifestants sont une nouvelle fois repoussés vers le lagon. Puis plusieurs sont conduits en garde à vue. « On y va tous en GAV ! », lâchent-ils, comme un ultime défi.
Un homme observe la scène depuis l’autre côté de la route. « Alors c’est comme ça en France, sous la République, on ne peut pas manifester ? On nous cache les manifestants pour le ministre ? »
Difficile de trouver meilleure image de cette arrivée ministérielle. D’un côté, les honneurs rendus au représentant de la République. De l’autre, ceux qui demandent à la République de tenir ses promesses, repoussés derrière un cordon de gendarmes. Et c’est peut-être toute la contradiction de cette visite qui tient là : un gouvernement venu à Mayotte pour écouter la colère d’un territoire, et une colère qu’il a fallu repousser jusqu’au bord du lagon pour qu’elle puisse être entendue.
Mathilde Hangard



