Dans une lettre ouverte adressée au Président de la République, les syndicats CGT Educ’Action et Sup’recherche-UNSA interpellent le chef de l’État sur les dysfonctionnements et la situation au sein de l’Université de Mayotte en lui demandant notamment la mise sous administration provisoire de l’établissement.

Université de Mayotte : CGT Educ’Action et Sup’recherche-UNSA interpellent Emmanuel Macron

Dans une lettre ouverte adressée au Président de la République, les syndicats CGT Educ’Action et Sup’recherche-UNSA interpellent le chef de l’État sur les dysfonctionnements et la situation au sein de l’Université de Mayotte en lui demandant notamment la mise sous administration provisoire de l’établissement.

Monsieur le Président de la République,

Depuis plusieurs années, l’Université de Mayotte connaît une succession de crises, de contentieux et de dysfonctionnements. Leur accumulation conduit aujourd’hui à une conclusion inquiétante : les mécanismes ordinaires de contrôle semblent ne plus suffire à garantir le fonctionnement normal de cet établissement public.

À l’occasion du récent diner d’État offert au palais de l’Élysée en l’honneur du président de la République d’Afrique du Sud, le directeur de l’Université de Mayotte a été invité à représenter l’établissement. L’Université a présenté cette invitation comme « une marque de reconnaissance des plus hautes autorités de l’Etat ». C’est précisément au nom de cette reconnaissance que nous nous adressons à vous : l’honneur accordé au représentant de l’établissement ne saurait dispenser l’État de regarder lucidement les graves difficultés qui affectent l’institution qu’il représente.

Notre démarche ne procède ni d’une opposition personnelle ni d’un différend syndical. Dès la fin de l’année 2024, l’ensemble des organisations syndicales représentatives avait demandé la mise sous administration provisoire de l’établissement, conduisant le ministère à diligenter une mission de l’Inspection générale. Si le cyclone Chido en a profondément modifié les conditions d’intervention, les difficultés structurelles qui avaient motivé cette saisine n’ont pas disparu ; elles se sont intensifiées. Nous demandons toujours cette mise sous administration provisoire.

Une opacité qui appelle un contrôle indépendant

Exemple parmi d’autres, la direction invoque depuis la cyberattaque de décembre 2023 la disparition généralisée des dossiers de l’établissement pour expliquer la non communication, encore en 2026, de documents administratifs et comptables réclamés notamment par la Cour des comptes, l’Inspection générale, le Tribunal administratif et le rectorat de Mayotte. Or le rapport forensique établi en 2024 par la société de cyberdéfense Lexfo fait état de seulement 111 fichiers détruits sur 19 500, tandis que l’ensemble des applications métiers avait été sauvegardé.

L’explication d’une disparition généralisée des documents ne résiste donc pas aux conclusions de l’expertise technique.

Le décalage entre les réponses apportées aux organismes de contrôle et les conclusions du rapport Lexfo appelle des explications précises. Pourquoi tant de pièces demeurent-elles encore introuvables ou ne sont-elles toujours pas communiquées ? Seul un contrôle indépendant des comptes, des systèmes d’information et des procédures de conservation des documents peut désormais établir les faits.

Une gouvernance qui écarte les instances

À ces interrogations s’ajoutent des décisions de gestion des ressources humaines qui suscitent une profonde incompréhension. L’annulation en 2024 par le Conseil d’État d’un concours de recrutement de professeur des universités a mis en évidence de graves irrégularités dans une procédure conduite par l’établissement. La promotion au professorat accordée l’année suivante au même enseignant a ravivé le sentiment de favoritisme et de clientélisme. Ces faits, replacés dans un ensemble plus large de pratiques de gestion contestées, ont été portés à la connaissance du procureur de la République sur le fondement de l’article 40 du code de procédure pénale.

A l’inverse, l’abandon de cinq possibilités nationales de promotion au professorat illustre l’entrave apportée à la carrière d’autres personnels. Jamais soumises aux instances compétentes, ces possibilités ont été écartées par la seule volonté du directeur. Une décision aussi lourde, prise sans débat collégial ni contrôle interne, porte atteinte au fonctionnement de l’institution et à son attractivité.

Un établissement durablement fragilisé

Cette défaillance du fonctionnement institutionnel ne se limite pas aux organes de gouvernance. Elle se manifeste également dans la gestion des ressources humaines et dans le climat social de l’établissement. La directrice des ressources humaines a été suspendue après avoir porté plainte pour faux et usage de faux, et dénoncé ce qu’elle considérait comme un mensonge institutionnel. Cette suspension, prolongée pendant quatre mois sans que ses motifs précis aient été communiqués à l’intéressée ni qu’un conseil de discipline ait été réuni, a profondément dégradé le climat social de l’établissement.

Monsieur le Président, vous avez rappelé que, face au harcèlement, « on ne doit et on ne peut pas s’habituer ». Sous votre présidence, la lutte contre le harcèlement à l’école a été érigée en « priorité absolue ». Cette exigence de prévention, d’écoute et de protection doit également valoir pour les personnels du service public de l’enseignement supérieur. Or, à l’Université de Mayotte, des faits susceptibles de relever du harcèlement moral ont fait l’objet de plusieurs plaintes pénales. Sans préjuger de leur qualification judiciaire, leur gravité justifie qu’une enquête administrative indépendante soit conduite.

Les départs successifs de personnels à la suite de désaccords avec la direction générale des services, notamment ceux de directeurs des affaires financières, les difficultés de recrutement et les tensions récurrentes témoignent d’un malaise qui dépasse largement les conflits individuels.

Les personnels BIATSS ne sont pas davantage épargnés. Aucun concours ITRF n’a été ouvert en 2026, tandis qu’aucune revalorisation indemnitaire significative n’est intervenue depuis sept ans. Des questions essentielles, telles que l’attribution de la nouvelle bonification indiciaire et du complément indemnitaire annuel, n’ont fait l’objet d’aucune véritable discussion avec les représentants des personnels. Cette absence de politique de reconnaissance et de progression contribue au découragement des agents et aux difficultés persistantes de recrutement et de fidélisation.

Les élections universitaires ont donné lieu à plusieurs contentieux et annulations, tandis que des décisions prises à l’encontre de personnels et d’organisations syndicales ont été censurées par la justice administrative. Les instances peinent à jouer pleinement leur rôle : le comité social d’administration n’a pas été saisi de plusieurs questions fondamentales relatives aux ressources humaines et certaines dispositions statutaires demeurent inappliquées. Le dialogue social s’en trouve profondément dégradé.

Les étudiants subissent directement les conséquences de ces dysfonctionnements, comme en témoignent leurs mouvements de grève récurrents et leurs conditions d’études dégradées. L’Université de Mayotte accueille près de mille sept cents étudiants, mais ne compte qu’un seul professeur des universités titulaire. Alors qu’elle détient le taux d’encadrement professoral le plus faible de France, les Masters, la recherche et l’encadrement professoral restent insuffisamment développés. Cette situation compromet le développement de l’enseignement supérieur sur un territoire où il constitue pourtant un enjeu majeur de cohésion sociale.

L’accumulation de ces affaires, dont seules quelques-unes sont ici évoquées révèle une gouvernance autoritaire qui ne garantit plus la transparence des décisions, l’égalité de traitement des personnels ni le fonctionnement régulier de l’établissement.

L’État ne peut demeurer spectateur

Les faits exposés sont susceptibles de caractériser une difficulté grave dans le fonctionnement des organes statutaires ou un défaut d’exercice de leurs responsabilités, au sens de l’article L. 719-8 du code de l’éducation.

Monsieur le Président de la République, nous vous demandons donc d’intervenir auprès du Gouvernement afin qu’une mission indépendante de l’Inspection générale de l’éducation, du sport et de la recherche soit diligentée sans délai pour établir un diagnostic complet de la gouvernance ainsi que de la gestion administrative, financière et humaine de l’Université de Mayotte.

Compte tenu de la gravité et de la persistance des dysfonctionnements exposés, nous vous demandons également que soit décidée, sur le fondement de l’article L. 719-8 du code de l’éducation, la mise sous administration provisoire de l’établissement, afin de rétablir le fonctionnement régulier de ses instances, de garantir la continuité du service public et de restaurer la confiance de ses personnels et de ses étudiants.

Nous demandons enfin que les conclusions de la mission de l’Inspection générale menée en 2025 soient rendues publiques ou, à tout le moins, pleinement communiquées à la nouvelle mission et prises en compte dans l’appréciation de la situation actuelle. Il importe d’assurer la continuité de l’action engagée par l’État et d’éviter que les constats déjà établis demeurent sans suite.

Il ne s’agit pas d’une demande de circonstance, mais d’un appel à protéger une institution essentielle pour Mayotte, ses étudiants, ses personnels et son avenir. La reconnaissance accordée à l’Université de Mayotte ne saurait demeurer symbolique : elle doit s’accompagner de la vigilance et de l’action que sa situation exige.

L’Université de Mayotte mérite cette transparence.

Les Mahorais méritent une université de la République digne de ce nom.

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