Réunis, ce jeudi 16 juillet après-midi, au cabinet de la rectrice, des représentants du rectorat ont dressé le bilan du climat scolaire à Mayotte. Derrière le langage administratif des nouveaux dispositifs, un constat, vécu tout au long de l’année scolaire 2025/2026, s’impose : intrusions, agressions, rivalités entre bandes et tensions territoriales ont continué de fortement peser sur la vie scolaire tout au long de l’année. L’administration affirme progresser dans la gestion des urgences, tout en reconnaissant un retard dans l’anticipation.
Une école qui tente d’apprendre à gérer l’urgence

Le constat est posé sans détour : « Notre quotidien, ce sont les intrusions et les attaques à la machette », reconnaît la directrice de cabinet de la rectrice de Mayotte lors d’un point presse consacré au climat scolaire. Quelques minutes plus tôt pourtant, elle avait tenu à rappeler une distinction : « Ce n’est pas la rectrice qui s’exprime aujourd’hui car lutter contre les violences, ce n’est pas notre mission. Notre mission, c’est de faire progresser les élèves, générer de la plus-value scolaire ».
Une contradiction qui résume la situation à laquelle l’Éducation nationale est confrontée sur le territoire. Sa mission première reste l’enseignement, mais les conditions pour l’exercer passent désormais par une question devenue incontournable : la sécurité des élèves et des personnels.
Pour tenter d’y répondre, le rectorat met en avant un nouveau service de défense et de sécurité académique, installé à Mayotte en septembre 2025 après une décision ministérielle concernant l’ensemble des académies. Cette structure doit coordonner les réponses aux violences, au harcèlement et aux situations de crise. Elle s’appuie notamment sur un pôle de veille et d’alertes, un pôle de signalements, ainsi que quatre axes principaux : prévention-sécurisation, sortie de crise et accompagnement des victimes, climat scolaire et engagement, sécurité numérique. Mais la responsable du dispositif reconnaît elle-même son caractère institutionnel. « C’est une structure très administrative, très loin de nos élèves ».
« On est plutôt bons dans la réactivité »
Le nouveau service a déjà été mobilisé dans plusieurs situations sensibles, comme par exemple, après les violences au collège de Ouangani. Le rectorat explique avoir déclenché un accompagnement comprenant un diagnostic de sécurité, une analyse des causes des affrontements et une cellule d’écoute pour les élèves et les familles. « Il faut qu’on soit le plus réactif possible (…) il faut rétablir l’ordre pour que les élèves et les profs puissent revenir en toute sécurité », explique la directrice de cabinet.
L’administration cite également les épisodes survenus au lycée de Kahani ou dans les établissements scolaires de Kawéni, marqués par des affrontements liés, selon le rectorat, à des rivalités territoriales et à des recompositions de bandes.
Face à cela, le rectorat affirme pouvoir intervenir rapidement. « Au total, notre capacité de déploiement est de maximum trois jours pour rétablir l’organisation ». Mais une limite est reconnue ouvertement : la prévention reste une faille. « On est plutôt bon dans la réactivité et là où on est moins bon, c’est passer d’une logique de gestion de crise à une logique d’anticipation », admet la directrice de cabinet.
Une difficulté majeure dans un territoire où les tensions dépassent souvent l’enceinte scolaire. Le rectorat explique désormais chercher à comprendre les profils des élèves concernés, leur origine géographique et les dynamiques locales qui peuvent expliquer les violences, récurrentes sur le département depuis bientôt une décennie.
1.465 faits signalés, des violences contre élèves et adultes

Sur l’année scolaire 2025-2026, le rectorat recense 1.465 faits signalés via l’application dédiée. Un volume qui représente, selon les chiffres présentés, 12,6 faits pour 1.000 élèves et près de six faits par établissement sur l’année.
Mais l’administration appelle à la prudence dans l’interprétation. Une comparaison avec l’année précédente ou les autres années est « impossible », estime le rectorat, car les signalements auraient été moins systématiques. « Comme c’est chronophage, ils [les chefs d’établissements] ne le faisaient pas systématiquement dans le passé », explique la directrice de cabinet. Depuis le début de l’année scolaire 2025, le rectorat assure effectuer un suivi avec les chefs d’établissement afin de mieux recenser les incidents, espérant ainsi faire augmenter le nombre de déclarations pour disposer de plus de visibilité sur ces faits.
Dans le détail, 41 % des faits concernent des atteintes aux personnes, qu’il s’agisse d’élèves ou d’adultes. 35 % relèvent d’atteintes à la sécurité et au climat scolaire, notamment les intrusions ou les attaques.
Le rectorat observe également une évolution de la géographie des violences. Les tensions, auparavant davantage concentrées sur l’axe Nord, entre Dzoumogné et Dembéni, se déplaceraient désormais vers d’autres secteurs, notamment Bandrélé et Ouangani. Le lycée des Lumières de Kawéni à Mamoudzou, régulièrement cité après plusieurs incidents, n’est toutefois pas considéré comme un établissement « à haut risque » par la direction académique.
Fouilles, sanctions et la question des moyens

Pour répondre aux violences les plus graves, le rectorat met en avant plusieurs dispositifs : coordination avec la préfecture, la police, la gendarmerie et les transporteurs scolaires, mais aussi opérations de fouilles dans les établissements. Au total, 45 fouilles des forces de police ou de gendarmerie ont été réalisées et 160 objets ont été saisis.
Parmi les objets retrouvés, le rectorat cite des objets détournés de leur usage pédagogique, comme des stylos transformés ou des éléments métalliques utilisés pour blesser. « Des stylos, remplacés par des mines pour planter une victime, des peignes en fer, des sacoches dont les boucles sont lourdes pour blesser ».
La « convergence des sanctions », mise en place depuis le mois de décembre 2025, est également présentée comme un facteur de baisse des violences les plus graves. Son objectif principal est d’éviter qu’un élève perturbateur reçoive des réponses différentes selon les institutions. Selon le rectorat, tout au long de l’année scolaire 2025-2026, suite à ces faits de violences, 164 élèves et leurs familles ont été reçus par la préfecture, tandis qu’environ 40 dossiers « graves » sont suivis directement par les services académiques.
Les personnels victimes de violences sont également davantage accompagnés. Le rectorat rappelle encourager le dépôt de plainte et la possibilité d’obtenir une protection fonctionnelle ainsi qu’un soutien psychologique.
Pour la rentrée scolaire 2026-2027, qui débutera le 24 août prochain, le rectorat affiche sa volonté de poursuivre le déploiement de ces dispositifs, avec davantage de prévention, de coordination et de suivi des situations sensibles. Des objectifs qui devront désormais se confronter à la réalité des établissements, alors que les équipes éducatives restent en première ligne face aux tensions du quotidien.
Car derrière les chiffres, les cellules et les dispositifs de coordination, une réalité demeure : l’école mahoraise porte une partie d’une crise qui la dépasse. Le rectorat peut organiser la réponse, renforcer les signalements et accélérer les interventions. Mais il ne peut, seul, régler des tensions nourries par des fractures sociales, territoriales et générationnelles. À terme, la question n’est donc pas seulement celle de la sécurité des établissements, mais celle des moyens donnés à un territoire confronté à une crise qui dépasse le cadre scolaire.
Mathilde Hangard


