Le cyclone Chido a frappé Mayotte le 14 décembre 2024. Dix-sept mois plus tard, c’est pourtant moins la reconstruction de l’île qu’une vaste présentation de ses fragilités structurelles qu’est venu dérouler le général Pascal Facon devant la délégation sénatoriale aux Outre-mer, le 12 mai 2026.
Nommé par Emmanuel Macron à la tête de la mission de préfiguration chargée de la reconstruction et du développement de Mayotte, le général Facon a livré une audition dense, technique et méthodique, très attendue, plus d’un an après sa prise de fonction. Durant plusieurs heures, l’exercice prend parfois la forme d’un état des lieux exhaustif : pénurie d’eau, saturation hospitalière, déficit de médecins, sous-dimensionnement des infrastructures scolaires, désordre foncier, évacuations sanitaires massives, ou encore fragilité du tissu économique…
Mais au fil de l’audition, un certain déplacement du débat s’opère. La « reconstruction » post-Chido – pourtant non achevée ne serait-ce qu’au regard des bâtiments publics encore très endommagés – s’efface au profit de celle d’un territoire qui doit simultanément réparer les dégâts d’un cyclone et combler des décennies de retard accumulé, depuis la départementalisation de 2011.
Un diagnostic structurel plus qu’un bilan post-cyclone

Très vite, l’échange prend la forme d’un inventaire des caractéristiques de l’île. Le général détaille les chiffres, les capacités, les seuils et les manques, d’abord dans la santé, puis dans l’éducation, puis sur l’accès à l’eau, où les contraintes sont toutes aussi lourdes les unes que les autres.
L’intervention prend parfois un ton quasi administratif, voire scientifique, proche d’une mise à niveau destinée à Paris, comme si l’audition devait d’abord rappeler ce qu’est Mayotte avant même d’envisager ce qu’il faut y reconstruire. « Notre objectif est d’évaluer avec vous l’efficacité de l’action publique à Mayotte, alors que l’impression générale sur le terrain est celle d’un essoufflement des politiques publiques ou alors d’une mise en échec », avait pourtant rappelé, en préambule, la sénatrice réunionnaise Viviane Malet, en insistant sur le fait que « la départementalisation n’a pas été suffisamment anticipée ».
Du long terme face à des urgences immédiates

À plusieurs reprises, le général insiste sur la nécessité de « structurer » et « planifier » plutôt que de répondre uniquement dans l’urgence. Il évoque une stratégie quinquennale qu’il qualifie de « boussole », qui devrait guider l’action publique jusqu’en 2031.
« Je ne crois pas qu’on soit en échec », répond-t-il à la sénatrice, en estimant que la trajectoire engagée pour Mayotte, pourrait « changer le quotidien » des habitants. Mais cette projection dans le temps long interroge. Car dans l’intervalle, les infrastructures restent sous tension, et les besoins immédiats persistent. Derrière ce cadrage institutionnel, les chiffres rappellent la profondeur des inégalités. Selon l’Insee, près de 77 % de la population de Mayotte vivrait sous le seuil de pauvreté national.

En effet, sur le terrain les problématiques et les contraintes demeurent fortes. La crise de l’eau s’est renforcée, les coupures d’eau liées à la disponibilité de la ressource se sont multipliées sur l’île, auxquelles se sont ajoutées des interruptions techniques, provoquées par des pannes sur le réseau ou sur l’usine de dessalement existante en Petite-Terre.
Dans la santé, le territoire dépend toujours fortement des évacuations sanitaires. Près de 1.700 évacuations sanitaires par an vers La Réunion ou l’Hexagone, un déficit persistant de professionnels de santé, autant hospitaliers que libéraux, des besoins « indispensables » en sages-femmes estimés autour de 140 pour un territoire enregistrant jusqu’à 10.500 accouchements annuels. Certaines spécialités restent peu ou pas disponibles, et le recours au Centre hospitalier de Mayotte (CHM), pour plus de 320.000 habitants (Insee), comme structure unique de référence hospitalière souligne la tension du système.

Dans l’éducation, les difficultés sont majeures : plus de 1.700 salles de classe nécessaires à terme, les rotations de classes se sont installées dans le temps. L’objectif annoncé par le général serait de parvenir à un retour à 24 heures de cours hebdomadaires pour tous les élèves à l’horizon 2031, soit près de vingt ans après les premières alertes sur la saturation du système scolaire.
Un autre point structurant de l’audition concerne le foncier. Le général évoque environ 150.000 parcelles à titrer, qu’il décrit comme un « éléphant dans le couloir ». L’objectif affiché est de sécuriser juridiquement les terrains afin de faciliter la construction d’infrastructures et le développement économique. Mais ce chantier, à forte dimension administrative et juridique, reste l’un des plus complexes et les plus sensibles du territoire.

Aussi, les dispositifs sociaux et sanitaires, dits « d’aller-vers » sont largement mis en avant par l’Agence régionale de santé (ARS) et le Centre hospitalier de Mayotte. Le général évoque alors 45.500 personnes rencontrées en un an, ayant permis 26.500 soins, ainsi que des programmes de renutrition infantile concernant plusieurs centaines d’enfants.
Mais cette politique sanitaire se déploie dans un environnement institutionnel plus complexe, où coexistent également des politiques sécuritaires et migratoires renforcées depuis plusieurs années, notamment les opérations Wuambushu (2023), Place nette (2024) et Kinga (2026). Ces interventions, centrées sur la lutte contre l’habitat informel et l’immigration clandestine, touchent aussi des populations parmi les plus vulnérables. Le général lui-même évoque une société structurée autour de « deux types de population », soulignant implicitement la fragmentation sociale du territoire.
Tout au long de l’audition, d’autres projets de grande ampleur sont alors détaillés : une deuxième usine de dessalement à Ironi Bé, une troisième retenue colinaire à Ourovéni, un second site hospitalier, un futur aéroport dans le nord de l’île, le développement de la filière du BTP et du tourisme, pour une île au potentiel touristique comme Mayotte, qualifié de « vraie pépite méconnue », par le général.
Mais ces annonces s’inscrivent dans une accumulation qui peut parfois donner le sentiment d’une redécouverte de problématiques pourtant anciennes. Et cette superposition des chantiers produit un effet paradoxal : plus la liste des projets s’allonge, plus la réponse publique semble parfois se diluer dans une logique d’inventaire, sans toujours hiérarchiser l’urgence immédiate.
Une refondation globale plus qu’une reconstruction
À mesure que les échanges progressent, une idée domine : Mayotte ne fait pas seulement l’objet d’une reconstruction post-cyclone, mais d’un processus de transformation structurelle beaucoup plus large. L’État s’appuie sur plusieurs instruments : une stratégie quinquennale, un établissement public de reconstruction et de développement, des financements nationaux et européens, et une programmation jusqu’en 2031.
Le général insiste sur la nécessité de « tenir le cap » dans le temps long, estimant que la stratégie engagée doit permettre une transformation durable du territoire. Mais ce temps long contraste avec la réalité vécue sur l’île. Coupures d’eau quotidiennes, accès à l’eau inégal, difficultés d’accès aux soins, établissements scolaires saturés, habitations dégradées, déchets omniprésents, insécurité… dessinent un quotidien où l’urgence semble toujours dominante. L’audition du général démontre alors d’un État en phase de structuration stratégique, mais encore confronté à la difficulté de traduire cette planification en améliorations rapides et tangibles.
Une fin de mission vers 2027 ?
Et sur la fin de la mission, le général est clair : « Je ne sais pas. La date de fin de cette mission n’est pas fixée ». Il précise cependant que la stratégie devra être révisée à deux reprises d’ici fin 2026, et n’exclut pas une fin de mission dans son format actuel au début de 2027. Il estime aussi que certains progrès sont déjà perceptibles : « Mayotte a été reconstruite mieux qu’avant le cyclone dans un certain nombre de domaines ».
Il reste une impression qui traverse toute l’audition : celle d’une reconstruction post-Chido qui glisse peu à peu vers un vaste chantier de rattrapage historique, dont les effets ne se mesureront qu’à long terme, alors que les urgences, elles, restent bien présentes au quotidien. Et c’est bien là toute la difficulté dite subtilement par le général aux sénateurs : des résultats concrets qui mettront du temps à se voir à Mayotte, dans un quotidien qui, lui, va rester sous tension encore plusieurs années.
Mathilde Hangard


