La décision rendue mercredi 21 octobre marque une nouvelle étape dans le conflit autour du déploiement de la fibre optique à Mayotte. Saisie par Mayotte THD, sa maison mère Réunicable et le Département-Région, l’Autorité de la concurrence impose à Orange de suspendre son projet dans cinq communes, estimant qu’il est susceptible de constituer un abus de position dominante et de compromettre le financement du réseau public prévu sur l’ensemble du territoire.
Un déploiement parallèle qui fragilise le réseau public

Le conflit oppose Orange à Mayotte THD, chargée de réaliser le réseau de fibre optique dans le cadre d’une délégation de service public couvrant les 17 communes de l’île. Signée le 14 janvier 2025, cette concession a été attribuée à Réunicable, qui en a confié l’exécution à sa filiale.
Dès le mois de mars 2025, Orange avait engagé sur ses fonds propres le déploiement d’un réseau de fibre optique dans cinq communes, avec un objectif de 27.771 prises raccordées à l’horizon 2030. L’opérateur avait choisi de concentrer ses investissements sur ces secteurs, densément peuplés et les plus rentables de Mayotte, sans concertation préalable avec le Département-Région ou Mayotte THD.
Cette initiative a conduit à un risque de double déploiement, incompatible avec les objectifs du Plan France Très Haut Débit. L’Agence nationale de la cohésion des territoires a suspendu l’instruction du dossier de financement public du réseau d’initiative publique. « Il apparaît en particulier qu’en initiant ce projet, l’entreprise ne pouvait ignorer qu’elle remettait en cause l’équilibre économique de la DSP », relève-t-elle dans son communiqué de presse.
L’enjeu financier est majeur. Selon les estimations de Mayotte THD rapportées par l’Autorité, les cinq communes concernées représentent près de 70 % des recettes attendues du réseau public. Ces revenus doivent notamment contribuer au financement des infrastructures dans les secteurs moins denses, où la rentabilité est insuffisante pour permettre un déploiement reposant uniquement sur l’investissement privé.
À ce stade de l’instruction, l’Autorité estime que le comportement d’Orange est « susceptible de constituer un abus de position dominante ». Elle considère également que le projet risque de compromettre l’équilibre économique de la délégation de service public.
De l’arbitrage de l’État à la mobilisation associative

Le différend avait déjà fait l’objet de plusieurs alertes. En mars 2026, notre rédaction rapportait un arbitrage attendu de l’État sur le déploiement parallèle d’Orange et le projet public de Mayotte THD. Emmanuel André, directeur général de l’opérateur, s’inquiétait alors de l’avenir de la délégation de service public. « Les deux mois qui viennent sont cruciaux pour la délégation de service public », déclarait-il.
Au mois d’avril dernier, la contestation prenait une dimension publique, où un sit-in était organisé devant les locaux d’Orange à Kawéni. Des associations y dénonçaient un passage en force et réclamaient des garanties sur le financement du réseau public.
Six mois plus tard, l’Autorité de la concurrence met aujourd’hui les conséquences possibles de cette situation sur les recettes de Mayotte THD. Aucun opérateur commercial n’a, à ce jour, souscrit à son offre de référence, tandis qu’Orange OC et SRR, filiale de SFR, se sont positionnés comme clients d’Orange sur le marché de gros.
L’Autorité évoque une perte de recettes de gros de l’ordre de près de 60 % pour la délégation de service public. Elle considère que cette fragilité, conjuguée à une certaine incertitude sur la subvention de l’État, menace directement la viabilité du projet.
Douze communes possiblement privées de fibre

Les conséquences pourraient donc dépasser le seul différend entre opérateurs. L’Autorité estime que la fragilisation du réseau public risque de compromettre le déploiement de la fibre dans les douze communes où Orange n’a pas installé son propre réseau. Ces communes représentent environ 42 % de la population et des entreprises de Mayotte.
« Cette circonstance menace de priver durablement les consommateurs des zones les moins denses du territoire d’un accès aux offres FttH », avertit l’Autorité, qui évoque également le risque d’un « déploiement anarchique des infrastructures très haut débit à Mayotte ». Pourtant, l’accès à la fibre conditionne pourtant de nombreux usages, notamment dans les domaines de la santé, de l’éducation et des démarches administratives. Il constitue aussi un levier de développement pour les entreprises locales.
Face à ces risques, l’Autorité impose au groupe Orange de suspendre la mise en oeuvre de son projet ainsi que toute activité de démarchage commercial auprès des opérateurs sur le marché de gros de l’accès à la fibre en dehors des zones déjà déployées.
L’entreprise devra également transmettre à l’Arcep et au Département-Région de Mayotte, un état des lieux des déploiements déjà réalisés, accompagné d’un rapport sur l’état du réseau « cuivre » et des infrastructures. Elle devra, enfin, garantir à l’entreprise, Mayotte THD, lorsque cela sera nécessaire, l’accès aux infrastructures de génie civil de haut et de très haut débit qu’elle contrôle sur l’île.
Ces mesures sont, pour l’heure, provisoires, en attendant que l’Autorité rende sa décision définitive. Orange pourra alors demander leur révision ou leur levée si le réseau public prend du retard, si un accord est trouvé pour déployer la fibre sur l’ensemble de Mayotte ou si la délégation de service public est adaptée pour tenir compte des installations déjà réalisées. En attendant, cette mesure vise à préserver le financement du réseau public et de permettre le déploiement de la fibre dans les 17 communes de Mayotte.
Mathilde Hangard


