Dimanche 18 octobre, une fuite sur une conduite sous-marine a de nouveau perturbé la distribution d’eau à Mayotte. Avec 300 mètres cubes perdus chaque heure, l’incident a contraint la Mahoraise des Eaux (SMAE) à adapter les remises en eau dans plusieurs communes. Mais cette fuite n’est qu’un symptôme d’une crise plus profonde, entre des ressources insuffisantes, réseau particulièrement dégradé et des solutions de secours qui restent limitées.
Une nouvelle fuite qui révèle les faiblesses du réseau

La fuite a été repérée après environ 24 heures de recherches. Elle touche la plus importante des deux conduites sous-marines qui traversent le lagon. Des plongeurs doivent encore localiser précisément la zone endommagée pour préparer la réparation. En attendant, les réserves disponibles ne permettent pas de rétablir immédiatement une distribution normale. Les horaires de remise en eau ont donc été modifiés dans plusieurs secteurs de Mamoudzou, de Koungou et de Petite-Terre.
Lors du retour de l’eau, la SMAE a, comme à chaque coupure d’eau, recommandé aux habitants de fermer leurs robinets avant la remise en service, puis de laisser couler l’eau jusqu’à ce qu’elle redevienne claire. Pour boire et cuisiner, elle a également conseillé de faire bouillir l’eau pendant la première demi-journée suivant le retour de l’alimentation.
Ce nouvel incident s’ajoute à une longue liste de pannes similaires, et à des années de coupures d’eau. Pour les habitants, il faut quotidiennement prévoir des réserves, remplir des bidons et adapter les tâches quotidiennes aux horaires de distribution. Et lorsque l’eau revient, le réseau n’est pas forcément à l’abri d’une nouvelle panne.
Les canalisations vieillissantes sont particulièrement vulnérables aux variations de pression. Lorsqu’on coupe l’eau puis qu’on la remet en circulation, un phénomène appelé « coup de bélier » peut se produire. La pression change brutalement dans les tuyaux. Si les canalisations sont déjà fragilisées, ce choc peut provoquer une rupture ou aggraver une fuite. Les coupures et les remises en eau deviennent alors un cercle difficile à briser et accélèrent la dégradation du réseau. Lorsque ce dernier est interrompu, sa remise en service peut faire émerger de nouvelles difficultés techniques.
Une île qui manque d’eau et en perd tout autant

Sur l’île, le problème est avant tout celui de la quantité d’eau disponible. Les besoins sont estimés à environ 48.000 mètres cubes par jour, alors que les installations actuelles ne suffisent pas à produire autant d’eau (ndlr, environ 40.000 m3). L’île doit donc gérer un manque qui peut s’aggraver lorsque les réserves diminuent.
L’eau potable produite provient notamment des forages, des cours d’eau, d’une usine de dessalement en Petite-Terre, et de deux retenues collinaires, à Combani et à Dzoumogné. Ces retenues stockent l’eau de pluie pour pouvoir l’utiliser lorsque les précipitations se font plus rares. Mais après une période sèche, elles peuvent manquer d’eau, ce qui réduit les réserves disponibles pour alimenter la population.
À cette difficulté s’ajoutent les fuites. Entre 9.000 et 10.000 mètres cubes d’eau seraient perdus chaque jour à cause de fuites après les compteurs, soit près de 20% des besoins nécessaires chaque jour. Ces pertes sont considérables pour un territoire qui ne produit déjà pas assez d’eau. Mais réparer ponctuellement des fuites ne suffit pas à régler le problème qui requiert surtout de remplacer les canalisations les plus fragiles et entretenir un réseau qui a du mal à supporter les interruptions et les changements de pression, et qui durent depuis plusieurs années.

Pour les habitants privés d’eau, une autre question se pose chaque jour : comment faire en attendant le retour du service ? Dans l’Hexagone, certaines communes confrontées à des coupures organisent des distributions d’eau en bouteille lorsque la situation le nécessite. À Mayotte, les habitants touchés doivent souvent trouver eux-mêmes comment s’approvisionner. En l’absence de distributions d’eau en bouteille, les habitants doivent se débrouiller seuls, en remplissant des bidons à l’avance, en sollicitant leurs proches ou en achetant de l’eau en bouteille. Une charge supplémentaire qui pèse particulièrement sur les ménages les plus précaires.
De nouveaux équipements, mais des solutions encore lointaines

Pour répondre au manque d’eau, plusieurs projets doivent augmenter la production et les capacités de stockage de Mayotte. Le plus attendu est la deuxième usine de dessalement, prévue à Ironi Bé. Elle doit transformer l’eau de mer en eau potable et fournir 10.000 mètres cubes supplémentaires par jour dans un premier temps. Sa mise en service était annoncée pour la fin de 2027, mais elle devrait, vraisemblablement, être opérationnelle courant 2028…
Un autre projet vise à mieux stocker l’eau de pluie. La retenue collinaire d’Ourovéni, dont la mise en service est annoncée à l’horizon 2032, doit permettre de stocker environ trois millions de mètres cubes d’eau. Elle viendra renforcer les deux retenues existantes de Combani et de Dzoumogné, dont les niveaux atteignaient respectivement 50 % et 40 % à la mi-octobre 2026. Et même à ces niveaux, les réserves actuelles ne suffisent pas à garantir un approvisionnement régulier face aux besoins de l’île. La future retenue pourrait donc apporter une marge supplémentaire, notamment pendant la saison sèche, mais elle ne répondra pas à l’urgence actuelle.
Ces projets représentent des investissements importants. La loi de programmation pour la refondation de Mayotte, promulguée le 11 août 2025, prévoit notamment 730 millions d’euros pour l’eau et l’assainissement jusqu’en 2031. Mais, pour les habitants, ces sommes restent encore difficiles à traduire en améliorations concrètes, car l’enjeu ne se limite pourtant pas à produire davantage d’eau. Encore faut-il pouvoir l’acheminer jusqu’aux foyers. Les canalisations vieillissantes continuent de fuir et de casser, au risque de perdre une partie de l’eau supplémentaire produite. La rénovation du réseau existant est donc aussi essentielle que la construction de nouvelles infrastructures.
Les grands chantiers mettront plusieurs années à aboutir. D’ici là, des mesures d’urgence sont nécessaires pour garantir l’accès à l’eau aux habitants, surtout les plus précaires, pendant ces périodes de pénurie. Mais rien de tel ne semble pour l’heure au programme.
Mathilde Hangard


