« Nous avons l’impression que d’année en année, on répète la même chose », insiste Abdou Dahalani, président du CESEM (Conseil économique, social et environnemental de Mayotte). Face à Claire Thoury, les représentants locaux ont dressé un constat sans détour : accès aux soins, protection sociale, agriculture, pêche et sécurité alimentaire, les difficultés s’accumulent et les réponses restent insuffisantes.

Pour le président du CESEM, la reconstruction après Chido doit servir à réduire les inégalités, et non simplement à réparer les dégâts. « Le cyclone a révélé toutes les faiblesses de l’île », rappelle-t-il, en citant également les problèmes d’accès à l’eau potable, à l’assainissement et au logement.
Son objectif, lors de cette rencontre, était donc de créer un lien de travail plus solide avec le CESE national pour que les problèmes signalés à Mayotte remontent jusqu’aux décideurs.
Élue à la présidence du CESE le 20 mai 2026, Claire Thoury a voulu consacrer l’un de ses premiers déplacements à Mayotte pour écouter les acteurs locaux et s’appuyer sur leurs témoignages.
« Mayotte, c’est la France. Il n’y a pas la France d’un côté, Mayotte de l’autre », affirme-t-elle. Pour la présidente, les difficultés évoquées ne concernent pas uniquement les Mahorais, même si elles prennent ici une dimension particulière.
Une agriculture fragilisée
Parmi les problèmatiques, le renouvellement des agriculteurs inquiète. Selon les chiffres présentés par Said Anthoumani, président de la CAPAM Mayotte, seuls 1,1 % des exploitants ont moins de 30 ans, tandis que les agriculteurs de 50 ans et plus représentent 79 % du secteur. Il affirme également qu’aucun jeune agriculteur ne s’est installé à Mayotte au cours des cinq dernières années.

« Quel est l’espoir de 1,1 % pour aller compenser les 79 % qui sont prêts à partir à la retraite ? », interroge-t-il. Pour lui, le risque est clair : sans renouvellement des générations, la production locale pourrait encore reculer, alors que le territoire dépend déjà de l’exportation pour une grande partie de l’alimentation.
À cela s’ajoute, des règles inadaptées aux réalités agricoles de la région, notamment concernant les semences qui ne seraient pas tout le temps adaptées. Il réclame aussi le respect des engagements pris par l’État. « Pour les produits européens certains ne fonctionnent pas car ils ne sont pas adaptés au climat. Notre sécurité alimentaire est menacée », prévient-il, en appelant à donner davantage de moyens aux producteurs locaux et à faciliter les échanges régionaux.
En réponse, Claire Thoury a annoncé que le CESE travaillerait sur la transmission des exploitations agricoles. Elle a rappelé qu’environ la moitié des exploitations françaises devraient être transmises dans les dix prochaines années et que le manque de repreneurs constitue déjà une difficulté nationale. Un travail spécifique sur Mayotte pourrait être proposé par la délégation chargée des Outre-mer.
Dominique Marot, membre du CESEM, dénonce lui de son côté, le manque de moyens accordés aux pêcheurs, dont les embarcations vieillissantes limitent l’activité. Dans les commerces, le poisson importé prend plus de place, alors que la production locale est en baisse. « Nous avons des fonds européens qui viennent sur le territoire, mais on n’en voit pas la couleur. […] On se demande à quoi ça sert de payer des licences », déplore-t-il.
Pour lui, développer la pêche permettrait aussi d’offrir des perspectives aux jeunes, car Mayotte ne peut pas avancer sans investir dans les activités économiques, la formation et la sécurité. « Il faut arrêter de mettre la poussière sous le tapis ».
Des inégalités persistantes dans la protection sociale
En plus de production locale, le social a aussi été évoqué. Le président de la CSSM, Nourdine Dahalani, a pointé les différences entre les droits sociaux accessibles à Mayotte et ceux appliqués dans l’Hexagone. Selon les chiffres qu’il a présentés, le territoire compte 215.000 assurés bénéficiant d’une protection maladie, mais seulement 90.000 allocataires de prestations familiales.

Un écart qui serait dû à des conditions d’accès plus strictes, en particulier pour certaines personnes étrangères en situation régulière. Ces restrictions limitent, selon lui, l’accès aux prestations et renforcent les difficultés d’une population déjà confrontée à la saturation des services publics.
Les retraites illustrent également ces écarts : « la moyenne de retraite à Mayotte est de 200 à 300 euros », avance Nourdine Dahalani, en évoquant environ 3.000 retraités sur le territoire.
Il demande une accélération du rapprochement des droits sociaux avec ceux de l’Hexagone. « Si on ne le fait pas maintenant, ce sera plus compliqué de le faire demain », avertit-il.
Faire remonter les alertes au niveau national
Pour Claire Thoury, le CESE doit à la fois alerter les responsables publics et les aider à trouver des réponses adaptées. Elle estime qu’une partie de la défiance envers les institutions vient du décalage entre les attentes des citoyens et les réponses apportées.
Une défiance qui, selon elle, mène vers un risque démocratique majeur, car la confiance repose sur des garanties concrètes : pouvoir se faire soigner, scolariser ses enfants, saisir la justice ou être protégé en cas de danger.
À l’issue de cette rencontre, les représentants mahorais attendent désormais que les problèmes signalés depuis des années débouchent enfin sur des réponses concrètes.
Shanyce MATHAIS ALI.


