Dans une ancienne école communale de Kani-Bé, sur la commune de Kani-Kéli, les salles de classe ont laissé place aux soins médicaux et dentaires. Le centre de santé intercommunal « Foundi Ali Malidi » a été officiellement inauguré mardi 22 septembre 2026, après plusieurs mois de fonctionnement.
Deux médecins généralistes et deux chirurgiens-dentistes y assurent désormais des soins de proximité. Une ouverture qui apporte une réponse concrète aux besoins du sud de Mayotte, mais qui révèle aussi les limites d’un dispositif isolé dans un territoire où l’accès aux spécialistes, aux interventions et aux droits sociaux reste semé d’obstacles.
Un « pari » devenu réalité

Le bâtiment a changé de fonction, mais pas complètement de vocation. Là où des enfants entraient autrefois en classe, des habitants du sud de Mayotte viennent désormais consulter. Porté par la Communauté de communes du Sud de Mayotte et la commune de Kani-Kéli, avec le soutien financier de l’Agence régionale de santé de Mayotte, le projet a finalement pris forme après un parcours marqué par les incertitudes. Sa gestion a été confiée à l’association Unono.
Au-delà des consultations, le centre pourrait aussi développer des actions de prévention et de promotion de la santé, ainsi qu’un accompagnement destiné aux publics les plus vulnérables. Une manière de ne pas limiter sa mission aux seuls soins médicaux. Pour le Dr Richard Lopez, l’un des médecins du centre, cette ouverture est surtout l’aboutissement d’un projet qui a longtemps semblé incertain. « Le centre de santé était un pari », dit-il. Un pari finalement tenu, mais au terme d’un parcours semé de difficultés. « Ça a été long car le parcours politique et la mise en oeuvre n’a toujours pas été fluide mais nous avons tenu », raconte-t-il.
Aujourd’hui, la structure fonctionne et les patients sont reçus chaque jour. Mais cette nouvelle offre de soins ne règle pas tout. Dans un territoire où l’ensemble de la chaîne de soins reste fragile, jusqu’où un centre de santé peut-il réellement répondre aux besoins des habitants ?
Trouver un médecin ne résout pas toujours tout

Dans sa salle de consultation, le Dr Lopez parle d’abord d’une difficulté qui dépasse largement la commune de Kani-Kéli. Les professionnels de santé restent difficiles à trouver. « Nous essayons de travailler avec le centre hospitalier de Mayotte pour trouver des ressources médicales, mais on a du mal à en trouver, eux comme nous », observe-t-il.
Le Centre hospitalier de Mayotte (CHM) fait notamment régulièrement appel à des médecins pour des missions de courte durée. « Beaucoup de médecins du CHM viennent pour des missions courtes », souligne le généraliste. Certaines spécialités reposent elles aussi sur des présences ponctuelles. En ambulatoire, une endocrinologue libérale vient ainsi, selon lui, « une semaine à dix jours par trimestre », pour assurer le suivi de patients diabétiques.
Le problème apparaît encore plus nettement lorsque la consultation doit déboucher sur une intervention. Le médecin prend l’exemple des cataractes auxquelles sont confrontées ses confrères ophtalmologues exerçant en libéral, une pathologie courante qui nécessite une intervention chirurgicale relativement légère. Encore faut-il disposer d’un bloc. « Nos ophtalmologues n’y ont pas accès », insiste-t-il.
Selon lui, même l’ophtalmologue permanent du CHM dispose de peu de possibilités opératoires. Faute de créneaux suffisants à l’hôpital de Mamoudzou, certains patients doivent finalement être évacués vers d’autres territoires. « Cela se termine par des évacuations sanitaires qui deviennent assez acrobatiques », explique alors le médecin. La situation résume une partie du problème auquel peut être confronté un patient à Mayotte. Un patient qui peut alors réussir à obtenir une consultation, parfois auprès d’un spécialiste, sans pour autant pouvoir bénéficier localement de l’acte médical dont il a besoin pour la suite de sa prise en charge.
Quand les droits sociaux deviennent une condition du parcours de soins

À Kani-Bé, la difficulté ne s’arrête pas toujours à la porte d’un cabinet médical. Pour certains patients, le plus compliqué commence même après la consultation. Le médecin peut recevoir, examiner, prescrire. Mais derrière une ordonnance, il faut encore pouvoir acheter les médicaments, faire une prise de sang, passer une radio ou revoir un spécialiste. Pour les patients qui n’ont pas de couverture sociale, chaque étape peut devenir un obstacle.
« Nous prenons en charge les patients, nous les voyons, après moi je fais une ordonnance, voire même plusieurs pour les médicaments, la biologie, la radio », raconte le Dr Lopez. Puis vient la limite de ce que peut faire une consultation. « Le fait de voir un patient en consultation ne va pas traiter cette pathologie, surtout une pathologie chronique ».
Le médecin évoque notamment des patients dont le suivi s’est interrompu après un changement de situation administrative: « On a beaucoup de patients qui avaient un titre de séjour, qui étaient suivis pour leur pathologie chronique, et au moment où le titre de séjour s’interrompt, ils sont privés de couverture sociale et ne peuvent plus se faire suivre », constate-t-il.

Les personnes sans couverture sociale viennent finalement peu au centre. Les consultations ne peuvent pas y être assurées gratuitement dans ce cadre. Elles sont donc plutôt orientées vers les structures de consultation de proximité du CHM, comme celle du centre médical de référence (CMR) de M’ramadoudou. Mais, dans son quotidien de médecin, le Dr Lopez insiste surtout sur un autre phénomène, plus discret, celui du non-recours aux droits. « Le gros problème que nous avons, c’est celui des habitants locaux, français, qui ne font pas valoir leurs droits auprès de la sécurité sociale de Mayotte », souligne-t-il.
Il cite notamment la Complémentaire santé solidaire. Sous conditions de ressources, elle peut permettre de réduire fortement le reste à charge pour de nombreux soins. Encore faut-il en faire la demande. « Plus de la moitié de la population mahoraise pourrait avoir droit à la complémentaire santé solidaire », avance le médecin. Selon lui, une partie importante des personnes qui pourraient en bénéficier ne l’ont pourtant pas demandée. Sans cette couverture, une partie des frais reste à payer. « Ils doivent parfois payer le ticket modérateur en médecine, en dentaire, en radio… », rappelle-t-il.
Dans les territoires les plus éloignés des principaux pôles de soins, ces difficultés peuvent se cumuler. À Kani-Kéli, dans l’extrême sud de l’île, comme dans l’extrême nord du territoire, l’accès à un médecin, à certaines spécialités ou à des examens peut nécessiter des déplacements importants. Une dépense supplémentaire peut alors suffire à repousser un soin. Un rendez-vous reporté, une radio remise à plus tard ou un problème dentaire laissé de côté peuvent finir par s’aggraver. Le Dr Lopez redoute notamment les conséquences sur la santé bucco-dentaire de patients qui renoncent à certains soins faute de pouvoir les financer.
Après la médecine, le chantier est social
Le prochain chantier du centre se trouve donc en dehors du cabinet médical. Le Dr Lopez veut innover : « Le prochain cheval de bataille c’est de mettre en place un accompagnement social dans le centre de santé mais aussi dans le CCAS de Kani-Kéli », annonce-t-il. Pour le médecin, le problème tient aussi à la complexité des démarches. « Les gens doivent être accompagnés par des professionnels qui maîtrisent le sujet, qui savent naviguer dans ces méandres compliqués parfois pour les gens que sont les arcanes administratives de la sécurité sociale », poursuit-il.
Le projet doit être monté avec la Caisse de sécurité sociale de Mayotte. Le centre veut notamment pouvoir accompagner les patients qui n’ont pas d’aides sociales et qui, parfois, vivent avec des pathologies chroniques. L’objectif est de ne pas laisser la consultation sans lendemain. Un médecin peut poser un diagnostic et prescrire un traitement. Mais si le patient ne peut pas faire les démarches, obtenir une couverture ou financer la suite, le parcours reste incomplet.
C’est aussi ce qui donne au nouveau centre de Kani-Bé une mission qui dépasse le simple rendez-vous médical. Soigner, bien sûr, mais aussi orienter, prévenir et aider certains patients à franchir les obstacles qui viennent après la consultation. Le pari était d’abord d’ouvrir un lieu de soins au plus près des habitants. Il faut désormais faire en sorte que les patients puissent aller au bout de leur parcours. « On a beaucoup de patients qui n’ont pas d’aides sociales, qui nécessitent d’être aidés », résume le Dr Lopez. « Il faut les aider à monter ces dossiers ».
Mathilde Hangard


