Le spectacle était rare, les images ont rapidement circulé et l’enthousiasme a gagné les plaisanciers comme les professionnels de la mer. Mais derrière les vidéos d’orques observées au large de Mayotte, une autre réalité s’est dessinée, celle d’une pression humaine que les animaux n’ont pas choisie. Face à des comportements jugés préoccupants, l’association Ceta’Maore a publié, mardi 27 octobre, un rappel à la réglementation, avec un message sans ambiguïté.
Un ballet de bateaux autour des orques

Huit orques, dont deux mâles, parmi lesquels un bébé et un jeune, ont été observées ces derniers jours dans les eaux mahoraises. Un événement rare qui a suscité l’intérêt des professionnels du tourisme maritime, des plaisanciers et des internautes, nombreux à partager leurs images et vidéos sur les réseaux sociaux.
Mais sur l’eau, l’observation a rapidement pris une tournure préoccupante pour l’association Ceta’Maore, spécialisée dans la protection des mammifères marins. Selon ses membres, les règles encadrant l’approche des animaux n’ont pas été suffisamment respectées. « À un moment, il y avait sept ou huit bateaux dans la zone des cent mètres, tout autour des animaux », rapporte l’association.
Le nombre d’embarcations, mais aussi les mises à l’eau répétées, ont particulièrement alerté ses observateurs. « On a observé énormément de mises à l’eau qui sont strictement interdites », souligne-t-elle auprès de notre rédaction.
Les images diffusées en ligne ont également contribué à nourrir l’inquiétude. Certaines vidéos montrent des personnes filmant les orques depuis l’eau, parfois avec des caméras embarquées. Pour Ceta’Maore, le problème ne tient pas seulement à la recherche d’une image spectaculaire, mais à la multiplication des interactions avec les animaux. « On a tendance à dire que, comme ils viennent vous voir, ça ne dérange pas. Le fait est que, quand vous êtes le quinzième bateau de la journée à faire une mise à l’eau, cela s’appelle du harcèlement », insiste l’association.
Les orques sont connues pour leur curiosité, mais leur comportement ne doit pas être interprété comme une invitation à les approcher. Pour les défenseurs des mammifères marins, cette confusion peut conduire à des pratiques intrusives, même lorsque les intentions des observateurs sont bonnes.
« Ce n’est pas un conseil, c’est la loi ! »

Ceta’Maore tient à lever toute ambiguïté. Les règles qu’elle rappelle ne relèvent pas de simples recommandations de bonne conduite. Elles s’inscrivent dans le cadre de l’arrêté ministériel du 1er juillet 2011, actualisé le 29 janvier 2021, qui encadre notamment l’approche des mammifères marins.
Toutes les eaux mahoraises appartiennent au Parc naturel marin de Mayotte et constituent une aire marine protégée. À ce titre, l’approche des mammifères marins à moins de 100 mètres est interdite. La mise à l’eau dans la zone d’observation l’est également, tandis que deux bateaux seulement peuvent s’y trouver simultanément en respectant cette distance avec les mammifères. La poursuite des animaux, leur encerclement ou toute manœuvre susceptible de perturber leur trajectoire sont aussi proscrits.
Ces dispositions concernent autant les professionnels que les particuliers. Or, selon l’association, les rappels effectués sur le terrain n’ont pas toujours produit d’effet durable. Sur le plan d’eau, le Parc naturel marin aurait notamment procédé à des rappels par radio VHF, sans parvenir à enrayer suffisamment les comportements observés.
« Malheureusement, ça n’a pas eu trop d’impact sur les comportements, donc c’est pour cela qu’on s’est permis de faire un rappel, car on n’est pas dans des conseils d’observation, c’est pas un conseil, c’est une réglementation, c’est la loi ! », fait valoir Ceta’Maore.
La question des mises à l’eau mérite toutefois une précision. L’association reconnaît une certaine complexité dans l’application de la réglementation, mais distingue clairement l’immersion volontaire à proximité d’un groupe de mammifères marins d’une rencontre fortuite. Une personne qui nage déjà dans l’eau et voit des dauphins venir spontanément vers elle ne se trouve pas dans la même situation que celle qui se met délibérément à l’eau pour rejoindre les animaux.
« Nous, on condamne les mises à l’eau intentionnelles, le fait d’aller vers les animaux ou à proximité des animaux et de se mettre à l’eau en espérant avoir un contact », précise l’association. Le principe est de laisser aux mammifères marins la possibilité de poursuivre leur route sans subir une interaction imposée.
Au-delà de la réglementation, les risques concernent aussi la sécurité des personnes. Ceta’Maore rapporte que certains observateurs se sont mis à l’eau « sans palmes ni équipement de sécurité, parfois avec des enfants », alors que les orques ont été aperçues au large, une situation d’autant plus dangereuse dans un environnement où les conditions de nage peuvent devenir difficiles. L’association a ainsi rappelé que les orques sont de grands prédateurs marins, si ce ne sont les plus grands, et qu’une rencontre ne doit jamais être pratiquée avec imprudence.
Une rencontre rare qui ne doit pas devenir une pression permanente

Pour l’association Ceta’Maore, l’enjeu dépasse les seuls épisodes de ces derniers jours. Les comportements déviants observés autour des orques s’inscrivent dans une problématique plus large, déjà rencontrée lors des observations de dauphins ou pendant la saison des baleines.
« Ce n’est pas la première fois », rappelle l’association, qui indique sensibiliser régulièrement ses bénévoles et les observateurs qu’elle forme. Elle constate aussi que certaines personnes ignorent encore que les mises à l’eau avec les dauphins sont interdites dans les conditions concernées par la réglementation. La diffusion de vidéos sur les réseaux sociaux peut ensuite encourager la reproduction de pratiques pourtant problématiques. « On a envie de faire pareil que ce qu’on voit sur les réseaux, c’est normal, cela donne envie, mais on oublie souvent qu’il y a une règlementation derrière, essentielle pour les animaux », explique-t-elle encore.
Le dérangement répété des animaux n’est en effet pas anodin. Il peut perturber leurs périodes de repos, leur alimentation ou leur reproduction. À force d’interactions, les mammifères marins risquent de modifier leurs comportements naturels, notamment leurs habitudes de chasse. À terme, ces perturbations peuvent avoir des conséquences néfastes. « Parfois, la survie de l’espèce peut être engagée », déplore encore l’association.
Le passage récent des orques présentait justement un caractère particulier. Si ces animaux sont observés régulièrement à Mayotte, leur présence reste rare à documenter et leur séjour n’est pas toujours aussi long. L’année précédente, des orques avaient notamment été aperçues au large de la « passe en S », mais leur passage avait été plus direct. Lors d’autres observations, elles avaient été vues en train de chasser un poisson-lune, également appelé mola mola.
27 espèces de mammifères marins, toutes protégées

Cette fois, leur présence prolongée a multiplié les occasions d’observation et, avec elles, les risques de perturbation. L’association rappelle que les eaux de Mayotte abritent 27 espèces de mammifères marins observées, toutes protégées. La richesse de cette biodiversité constitue un atout scientifique et naturel, mais impose aussi des responsabilités aux personnes qui viennent l’observer.
Cette vigilance concerne aussi les autres espèces présentes dans la zone, notamment les baleines. Si le bilan de la saison 2026 reste encore à établir et sera présenté lors d’une conférence de presse prévue en novembre, les experts évoquent déjà une saison « peu remarquable », avec « quelques observations dans le lagon », mais davantage « au-delà ». Un constat qui, selon l’association, se retrouve dans plusieurs territoires du sud-ouest de l’océan Indien.
Baleines, orques ou dauphins, pour Ceta’Maore, le message reste ainsi le même. La rareté de ces rencontres ne doit pas faire oublier la nécessité de protéger les animaux. Les observer est une chance, mais la meilleure manière de profiter de ce spectacle consiste précisément à ne pas le transformer en poursuite collective.
Mathilde Hangard


