Les murs sont montés, les toitures posées, les bambous réceptionnés. Mais sur l’îlot M’Tsamboro, les dix bangas destinés aux agriculteurs et aux pêcheurs restent inachevés. Lancé en mai 2025 et censé être livré en juillet 2026, le chantier est à l’arrêt depuis le mois de mai 2026. La Coopérative du Nord BTP affirme avoir dû retirer ses équipes, faute de paiement. Son directeur, Ali Bacari Kira, dit attendre depuis mars, soit près de 7 mois, le règlement d’un décompte de 69.467,04 euros.
Un chantier presque achevé, mais toujours pas payé

Sur l’îlot M’Tsamboro, les dix bangas sont presque prêts, mais personne ne sait quand ils pourront être terminés. Les planchers restent à poser, les structures en bambou à installer. Les matériaux sont pourtant déjà sur place, assure le directeur de la Coopérative du Nord BTP. « On a bien avancé, le chantier est avancé à 80 % », explique-t-il. Depuis mai dernier, pourtant, les ouvriers ont déserté le site. En cause, selon le chef d’entreprise et ses partenaires, des paiements toujours attendus, qui ne leur permettent plus de poursuivre les travaux.
Lancé en mai 2025, le chantier devait être livré en juillet 2026. Un premier banga témoin avait été construit avant le passage du cyclone Chido, puis les travaux avaient repris quelques mois plus tard. Le montant total du marché avoisine les 334.000 euros.
Pour expliquer l’arrêt du chantier, Ali Bacari Kira, pointe un décompte de près de 70.000 euros, déposé sur la plateforme Chorus Pro le 12 mars 2026 et qui, selon lui, n’a toujours pas été réglé. Il affirme avoir adressé une mise en demeure à la mairie le 5 août, sans recevoir de réponse écrite. « On ne pouvait plus faire travailler nos salariés sur place », résume-t-il.
Le circuit du financement reste, lui aussi, à éclaircir. Sur le panneau du chantier, l’opération est présentée comme financée à 80 % par l’État et à 20 % par la commune. Selon les informations recueillies, le Conservatoire du littoral, propriétaire du foncier de l’îlot, aurait confié à la mairie la gestion opérationnelle du projet. Le bureau d’études LDAUSTRAL intervient également comme maître d’œuvre. Pour espérer dénouer la situation, le directeur de la coopérative dit avoir sollicité de nombreux acteurs du projet, à commencer par la préfecture et le secrétariat général aux affaires régionales (SGAR), en vain.
D’après lui, ses interlocuteurs lui auraient indiqué que le dossier était, certes suivi, par le SGAR, tout en le renvoyant vers la mairie. Il affirme également avoir rencontré le maire de M’Tsamboro, Chafion Nourdine, au mois de juillet 2026. L’élu, arrivé à la tête de la commune après les élections municipales, lui aurait alors expliqué ne pas avoir connaissance d’un chantier sur l’îlot. La mise en demeure envoyée en août serait également restée sans réponse écrite.
La coopérative étranglée par les dettes

Les conséquences financières, elles, sont pourtant bien sérieuses. Avant ces difficultés, la coopérative employait quinze salariés. Elle n’en compterait plus que cinq aujourd’hui, selon son directeur. « Actuellement, on est en situation d’endettement assez avancé, car déjà l’Urssaf, on n’arrive pas à le régler », explique Ali Bacari Kira. Il affirme également que cette situation complique l’obtention de son attestation de vigilance, un document délivré par l’Urssaf qui permet notamment de justifier de la régularité de la situation sociale d’une entreprise dans le cadre des marchés publics.
Les fournisseurs seraient eux aussi de plus en plus réticents à livrer des matériaux. « Pour avoir les matériaux pour finir les chantiers, on est en très grande difficulté, les fournisseurs ne nous font plus confiance, c’est logique », reconnaît le directeur. Pour maintenir son activité, la coopérative dit devoir solliciter d’autres partenaires ou même puiser dans ses propres économies.
Les difficultés ne se limitent pas à l’entreprise chargée des travaux. Le bureau d’études LDAUSTRAL affirme lui aussi attendre plusieurs règlements et évoque au moins huit factures impayées. Son interlocuteur ne cache pas son exaspération :
« Pour un projet qui a été financé par l’État, des organismes sérieux, c’est grave, les gens travaillent, tous les gens qui travaillent sur le projet et qui ont des familles, qui sont pas payés, c’est grave ». Puis, sur un ton plus ironique : « Après c’est Mayotte hein… ». Avant de retrouver un ton plus grave : « On voit ça à plusieurs endroits mais là ça devient vraiment grave ». Il estime que les responsabilités doivent être clarifiées et assumées : « Il faut qu’ils prennent conscience que c’est un projet mené par la Préfecture, ils sont mandatés pour nous payer, normalement ils reçoivent l’argent pour nous payer et là pendant un an, un an et demi, sans payer, si on a que ça comme travail c’est pas possible, et ça c’est pas normal, faut qu’ils assument leurs responsabilités », insiste-t-il.
Des jeunes sans emploi, des bénéficiaires toujours dans l’attente

Sur l’îlot, l’arrêt du chantier a aussi des conséquences pour les personnes mobilisées autour du projet. Un prestataire originaire de M’Tsamboro, chargé de fournir du matériel et de faire travailler des ouvriers sur le site, affirme que plusieurs jeunes recrutés se retrouvent désormais sans emploi. « Tous les jeunes qu’on avait embauchés, ils sont au chômage, ça nous a mis dans la merde », raconte-t-il désolé de la situation. Il décrit des travailleurs qui ne toucheraient plus leurs salaires et rencontreraient également des difficultés concernant leurs allocations chômage.
Pour ce prestataire, les dix bangas avaient pourtant une fonction bien précise. Ils devaient permettre aux agriculteurs et aux pêcheurs de travailler à l’abri du soleil ou de la pluie, dans un territoire où les conséquences du cyclone Chido ont fragilisé l’environnement de l’îlot. « Les bangas, c’est pour les mamies, les agriculteurs qui cultivent là-bas, c’est pour les soulager du soleil, car il n’y avait pas de toit, et après Chido, il n’y avait plus d’arbre », explique-t-il.

Au-delà des abris, le projet devait soutenir les cultures locales et offrir des perspectives d’emploi à des jeunes de la commune. Le prestataire insiste sur l’importance de pouvoir produire localement une partie de l’alimentation, plutôt que de dépendre de produits importés. « C’est pour produire des produits d’ici plutôt que d’aller chercher des bananes au Maroc, où je sais pas où ! », explique-t-il tout en estimant que l’arrêt des travaux a interrompu une dynamique qui profitait à plusieurs acteurs du territoire.
Les futurs bénéficiaires continuent, eux aussi, de demander quand le chantier sera achevé. « Quand je vais chercher du matériel, les gens me disent quand est-ce que vous allez finir le chantier ? », confie Ali Bacari Kira en disant être régulièrement interpellé lorsqu’il est dans la commune pour récupérer du matériel. D’autre part, un gardien surveillait auparavant le site, ajoute-t-il, mais l’entreprise ne serait désormais plus en mesure de le payer.
Pour sortir de l’impasse, il faudra désormais éclaircir le circuit de l’argent public : où en sont les financements annoncés, pourquoi le décompte réclamé par la coopérative reste-t-il impayé et qui doit débloquer la situation ? Contactés par notre rédaction, ni le maire de M’Tsamboro, Chafion Nourdine, ni la préfecture de Mayotte, n’ont répondu à nos sollicitations. En attendant, le chantier reste à l’arrêt, les entreprises s’enfoncent dans les difficultés et les agriculteurs de la commune attendent toujours leurs bangas.
Mathilde Hangard


