« Bonjour, les téléphones c’est dans le sac ! » Il est 6h30, ce vendredi 18 septembre, matin et, devant la grille du lycée Younoussa-Bamana, à Mamoudzou, les assistants d’éducation (AED) donnent le ton. Les élèves arrivent par petits groupes, certains encore ensommeillés, d’autres pressés de rejoindre leur classe. À chaque passage, la même consigne est donnée. « Les téléphones s’il vous plaît », lancent-ils en invitant les lycéens à ranger leurs appareils.
Cette journée « sans téléphone » est organisée comme un « test » dans cet établissement de plus de 2 800 élèves, après l’extension de l’interdiction d’utiliser le portable aux lycées à la rentrée scolaire 2026. Pour les élèves comme pour les surveillants du lycée Bamana, elle permet de mesurer concrètement l’application de cette nouvelle règle.
Les carnets de correspondance sont montrés à l’entrée pour vérifier que les jeunes sont bien scolarisés dans l’établissement. Les téléphones, eux, devront rester rangés toute la journée. « Journée sans téléphone, merci », rappelle un autre AED à l’entrée. Mais dès les premières minutes, la mesure fait débat.
Des habitudes difficiles à abandonner

Pour plusieurs élèves, la mesure semble difficile à comprendre. « C’est inutile », estime une lycéenne de première. Elle s’interroge surtout sur les moyens disponibles pour faire respecter la règle. « Il y a déjà un manque de CPE (ndlr : conseiller principal d’éducation), comment ils vont faire pour vérifier ? ». Deux autres élèves, pressées d’entrer à l’heure, évoquent immédiatement leur utilisation quotidienne du téléphone au lycée à des fins pédagogiques. « C’est inutile car on s’est déjà habituées à utiliser Pronote au lycée sur notre téléphone, là ça va être bizarre », expliquent-elles.
Mais au fil des discussions, une autre inquiétude apparaît. Pour certains élèves, le téléphone ne sert pas seulement à consulter les réseaux sociaux ou à utiliser des applications éducatives comme Pronote. Il est aussi un moyen de rester en contact avec leurs proches, notamment sur le trajet entre le lycée et le domicile.
Une élève qui habite à Koungou s’arrête quelques instants devant l’établissement, visiblement réticente à ranger son téléphone. Elle pense déjà au trajet du retour et aux caillassages qui peuvent survenir sur les routes. « Pour les gens qui habitent plus loin, comme moi à Koungou, où il y a des caillassages sur les routes, c’est pas possible (…) Je suis obligée d’avoir mon téléphone pour prévenir ma mère et mon frère. Je fais comment si j’ai pas mon téléphone pour les prévenir ou quand eux ils me disent qu’il y a un problème, comment je vais faire pour rentrer si j’ai pas mon téléphone ? », demande-t-elle, inquiète.

« J’ai besoin de mon téléphone, je peux pas me permettre de ne pas me balader sans téléphone. Les gens qui habitent à Kawéni, ils ramènent leur téléphone car il y a des problèmes de la route. Moi, c’est juste pour rassurer ma mère en fait », insiste-t-elle encore. Puis elle ajoute une autre raison, plus personnelle. « J’ai des traitements, c’est moi qui appelle les pompiers parfois », confie-t-elle avant d’entrer au sein de l’établissement.
La discussion est soudain interrompue par un surveillant. « Rangez vos téléphones », lance-t-il. Un autre AED tente de rassurer les élèves. « C’est juste pour une journée ». Les élèves avancent dans le calme, certains soupirent. « C’est un test », ajoute un collègue. Un élève réagit immédiatement. « Mais wesh, c’est quoi encore ? ».
Une élève de seconde exprime à son tour ses réserves. « Ça sert à rien car dans tous les cas personne ne va respecter ça. Imaginez y’a urgence, comment on va faire sans appeler nos parents et y’a des gens qui n’ont pas d’amis ils vont être là dans la cour désespérés », lance-t-elle, mi-sérieuse, mi-rieuse.
Le défi du contrôle pour le personnel éducatif

Les élèves continuent d’affluer devant la grille. À l’entrée, malgré les remarques des élèves à la presse, la consigne passe plutôt bien. Les téléphones disparaissent dans les sacs, les carnets sont présentés aux AED comme chaque matin, puis chacun poursuit son chemin vers sa classe.
Mais une fois la grille franchie, les choses changent d’échelle. Younoussa-Bamana est vaste, avec ses escaliers, sa cour étendue et ses nombreux recoins. Les surveillants ne peuvent plus compter sur le face-à-face de l’entrée pour vérifier que chacun respecte la consigne. « À l’entrée, les jeunes jouent le jeu, ça va, mais ce sera plus derrière, dans tout le lycée », observe un AED.

Les plaisanteries bouillonnent aussi, quand ceux qui expliquent, ironiquement, que le téléphone est parfois leur seul compagnon, un surveillant répond en souriant. « Quand ils nous sortent qu’ils n’ont pas d’amis, je vais faire comment, le téléphone c’est mon seul ami on rigole un peu », ironise un AED.
Pour l’heure, les personnels avancent encore un peu à tâtons. « La loi a été votée, on attend les directives pour la suite », expliquent plusieurs AED. Cette journée doit justement permettre de repérer ce qui fonctionne et ce qui devra être ajusté, et surtout de « préparer les élèves ». La direction de l’établissement prévoit plusieurs autres journées de test avant de fixer les modalités définitives. « On va organiser plusieurs autres journées avant qu’un protocole soit rédigé, puis voté en conseil d’administration », explique-t-elle. Des « groupes de travail » doivent ensuite réfléchir à la manière d’appliquer la mesure et de l’inscrire dans le règlement intérieur.
Certains élèves y voient une occasion de se retrouver

Dans la cour, cinq élèves de seconde ont déjà adopté la mesure. Assises le long d’un muret toutes ensemble avant un cours, elles discutent sans leur téléphone et apprécient visiblement ce changement de fonctionner. « C’est trop bien, comme ça on va pouvoir se parler, se regarder, faire autre chose, ça aide pour mieux se parler, ça change, on retrouve des choses agréables », racontent-elles. Une autre a trouvé une occupation plus tranquille. « Comme ça je peux lire, voilà je reviens à des basiques », dit-elle fièrement.
Et à propos des inquiétudes émises par les élèves plus réticents, la direction assure que les élèves ne seront pas laissés seuls s’ils doivent contacter leurs proches ou les secours. « S’il y a besoin d’appeler pour des questions de sécurité, les assistants d’éducation, les CPE, seront là pour aider les élèves qui en ont besoin », affirme-t-elle. Le but affiché est surtout de « limiter » l’exposition aux réseaux sociaux.
Dans la cour, les téléphones restent pour l’instant au fond des sacs. Mais pour les élèves comme pour les surveillants, le véritable test commencera un peu plus tard, lorsque l’interdiction définitive sera officiellement appliquée.
Mathilde Hangard


