Les marteaux-piqueurs résonnent parfois sans interruption, les moteurs tournent au ralenti dans les bouchons et les klaxons rythment les journées. Sur le boulevard Mawana-Madi, à Mamoudzou, le chantier du Caribus transforme peu à peu le paysage urbain.
Si ce projet d’envergure doit, à terme, fluidifier les déplacements grâce à un réseau de bus, il bouleverse aujourd’hui le quotidien de centaines d’usagers. Parmi eux, notamment, les équipes de la pharmacie du Lagon, qui voient leur clientèle fondre depuis le début des travaux. Patients, automobilistes et piétons décrivent un secteur où se rendre est devenu un véritable parcours du combattant.
Un axe stratégique en pleine transformation

Après la mise en service du premier tronçon, le chantier du Caribus s’est déplacé sur le boulevard Mawana-Madi. Les travaux visent à aménager les futures voies réservées aux bus, à élargir certains axes et à réorganiser les carrefours afin d’améliorer, à terme, la circulation à Mamoudzou.
Mais en attendant cette promesse de fluidité, c’est un tout autre visage que présente aujourd’hui le secteur. Les voies sont réduites, les déviations se multiplient et le stationnement est quasi inexistant sur de longues portions. Aux heures de pointe, les files de véhicules s’étendent sur plusieurs centaines de mètres. Voitures, camions, bus, scooters et engins de chantier se retrouvent dans un espace devenu trop étroit.
Sur place, la circulation s’observe de façon chaotique. À proximité du chantier, un panneau « Stop » est fréquemment ignoré par certains automobilistes, chacun tentant de gagner quelques mètres dans les embouteillages. Les conducteurs doivent constamment anticiper les mouvements des autres usagers.
Pour les deux-roues, le danger est permanent. Les scooters slaloment entre les voitures immobilisées, les poids lourds, et les plots de chantier qui réduisent fortement la chaussée. Les lignes jaunes provisoires, tracées pour organiser la circulation pendant les travaux, interdisent en théorie tout dépassement. Dans les faits, de nombreux conducteurs les franchissent pour tenter de sortir des bouchons. Un choix risqué qui peut rapidement conduire à se retrouver coincé entre deux véhicules, sans véritable échappatoire.
Les piétons ne sont pas davantage épargnés. Les cheminements sont régulièrement modifiés ou interrompus par les installations du chantier. Pour rejoindre les commerces, les cabinets médicaux ou les arrêts de bus, certains doivent marcher au bord de la chaussée, au plus près d’une circulation dense. Traverser la route devient une épreuve, entre les véhicules qui avancent par à-coups, les engins de chantier et une visibilité parfois réduite. Les patients se rendant à une consultation, les enfants ou les personnes à mobilité réduite sont particulièrement pénalisées.
Patients découragés, commerces fragilisés : un secteur devenu difficile d’accès

Le long du boulevard concerné par les travaux, plusieurs commerces ont déjà baissé le rideau. Parmi ceux qui tentent encore de résister figurent notamment la pharmacie du Lagon et un cabinet médical, mais au prix de nombreuses difficultés quotidiennes.
Autrefois très fréquentée, la pharmacie du Lagon voit aujourd’hui une partie de ses clients renoncer à s’y rendre. En cause : un accès devenu particulièrement compliqué. Trouver une place de stationnement relève presque de l’impossible, tandis que la chaleur, la poussière, le bruit incessant des engins et les embouteillages transforment chaque déplacement en véritable épreuve.
Cette situation ne concerne pas uniquement la pharmacie. Pour rejoindre le boulevard Halidi Sélémani, les cabinets médicaux ou encore le centre de radiologie installés dans le secteur, les patients doivent désormais prendre leur mal en patience. Certains préfèrent même changer leurs habitudes.
« Je ne viens plus ici. Pour la pharmacie, je vais désormais à Cavani. Je ne peux pas me garer, il fait tellement chaud, il y a du bruit… On n’a pas envie de rester là », confie une habitante rencontrée à proximité du chantier. Faute d’un accès simple et rapide, certains patients se tournent vers d’autres établissements, tandis que d’autres renoncent tout simplement à se déplacer, malgré la présence de professionnels de santé à quelques mètres.
« On a perdu jusqu’à la moitié de notre chiffre d’affaires »

Pour la pharmacie du Lagon, les conséquences économiques sont désormais visibles. Depuis le début des travaux, l’activité a fortement diminué. « On a perdu jusqu’à la moitié de notre chiffre d’affaires, on perd environ 40 à 50 % de notre chiffre d’affaires depuis septembre. Tous les commerces autour de nous ont fermé. On finira peut-être par fermer nous aussi… C’est l’enfer », témoigne un pharmacien.
Un constat d’autant plus difficile à vivre que l’établissement continue d’investir. La pharmacie mène actuellement des travaux d’agrandissement afin d’améliorer l’accueil des patients. Mais l’équipe s’interroge sur l’intérêt de ces aménagements si les clients ne peuvent plus accéder facilement à l’officine. « À quoi bon agrandir la pharmacie si les clients ne peuvent plus se garer devant ? », s’interrogent les salariés.
Au-delà des difficultés d’accès, les commerçants pointent également le rythme du chantier, qu’ils jugent irrégulier. « Aujourd’hui, les ouvriers sont présents. Mais pendant plusieurs semaines, il n’y avait plus personne. Quand il fait très chaud, ils ne sont pas là, ni quand il pleut », affirme un autre professionnel de santé. Après plusieurs mois de nuisances et d’incertitudes, le découragement gagne les équipes de la pharmacie. « On n’en voit pas la fin. C’est un peu la catastrophe. C’est triste », conclut-il.
Une fin de chantier attendue pour la fin de l’année 2026
Sollicitée par notre rédaction, la Communauté d’agglomération Dembéni-Mamoudzou (CADEMA) confirme que les travaux en cours correspondent à la phase 2 des aménagements du projet Caribus sur le secteur de Mamoudzou Sud. Ils concernent la création des infrastructures du futur site propre, entre le rond point des Manguiers et le rond-point de la pointe Mahabou, proche de l’accès à la barge.
Selon la collectivité, le chantier devrait s’achever, sauf imprévu, d’ici la fin de l’année 2026. Pour les professionnels de santé comme pour les commerçants, l’enjeu est désormais de parvenir à traverser cette période de transition sans que les conséquences économiques ne deviennent irréversibles. Une question se pose aussi : comment accompagner les acteurs locaux pendant un chantier appelé à transformer durablement Mamoudzou, sans fragiliser durablement ceux qui font vivre la ville au quotidien ?
Mathilde Hangard


