Tribune – La santé dans les Outre-mer : la République à l’épreuve de ses promesses

Elisabeth Tomé-Gertheinrichs, rapporteure, et Thierry Beaudet, président du CESE, ont remis un avis sur "La santé dans les Outre-mer" à Naïma Moutchou. La troisième assemblée constitutionnelle française souligne l’urgence de penser une politique de santé beaucoup plus intégrée articulant l’ensemble des dimensions sanitaires, sociales, environnementales et territoriales, et appelle à une égalité de traitement entre tous les citoyens.

À Mayotte et à La Réunion, la santé n’est pas seulement une question médicale. Elle est devenue un révélateur de l’égalité républicaine. Car vivre dans l’océan Indien ne devrait jamais signifier vivre avec moins de droits, moins de soins, moins de chances.

L’avis du Conseil économique, social et environnemental sur La santé dans les Outre-mer, adopté à l’unanimité le 27 janvier dernier, dresse un constat fort : malgré l’engagement des professionnels et des investissements réels de l’Etat, les inégalités de santé persistent et s’aggravent en Outre-mer. À Mayotte comme à La Réunion, les écarts avec l’Hexagone ne relèvent pas de fatalités, mais bien de politiques insuffisamment territorialisés.

La situation est critique à Mayotte, nous le savons tous. L’accès à l’eau potable est chaotique, la précarité alimentaire est massive, la natalité reste très élevée et le Centre hospitalier de Mayotte est structurellement saturé. Le renoncement aux soins atteint des niveaux inacceptables pour un territoire de la République.

À La Réunion, si certains indicateurs d’espérance de vie ou de densité médicale se rapprochent de la moyenne nationale, des fragilités demeurent : les maladies chroniques sont plus présentes, en particulier le diabète, le vieillissement s’accélère, les tensions hospitalières entrainent des difficultés d’accès aux soins spécialisés dans les zones enclavées ou pour les populations les plus défavorisées.

Dans les deux territoires français de l’océan Indien, l’égalité d’accès à la santé pour tous reste un horizon, mais pas une réalité.

Face à cette situation, le CESE affirme une conviction forte : la santé ultramarine ne peut plus être pensée comme une simple déclinaison de la politique nationale. Elle exige une stratégie spécifique aux Outre-mer au sein de la Stratégie nationale de santé, cohérente, adaptée territoire par territoire, dotée de moyens identifiés et évaluables.

La première urgence est de mieux connaître pour mieux agir. Le CESE préconise que les données de santé publique produites à La Réunion et à Mayotte soient aussi complètes, régulières et comparables entre régions que celles de l’Hexagone. L’absence ou l’insuffisance de statistiques fiables prive les décideurs d’outils essentiels ce qui affaiblit l’action publique.

Deuxième impératif : garantir un accès effectif à tous aux soins. Cela suppose une réorganisation de l’offre, le développement de la télémédecine appuyée par des partenariats entre territoires à l’échelle nationale, une réflexion globale sur les évacuations sanitaires, et surtout une égalité de financement. Le CESE appelle à une expertise indépendante de la Cour des comptes sur les mécanismes de financement des soins en Outre-mer, afin de mettre fin aux déficits structurels des établissements de santé qui pénalisent la disponibilité des soins.

Troisième levier décisif : les ressources de personnels soignants. Sans médecins, sans infirmiers, sans sages-femmes, aucune politique de santé ne tient. Le CESE recommande une gestion plus prospective de la démographie des soignants, le développement des formations de santé sur place, la mise en place de bourses d’études en santé conditionnées à un retour sur le territoire, et une amélioration concrète des conditions d’exercice. L’attractivité se construit sur un meilleur ancrage territorial de la formation et de l’exercice.

Quatrième priorité : agir sur les déterminants de santé sociaux et environnementaux. À Mayotte, l’accès à l’eau potable et à l’assainissement est une urgence absolue comme la lutte contre les maladies hydriques. À La Réunion, la lutte contre les maladies vectorielles et les inégalités sociales qui génèrent certaines pathologies chroniques (diabète, maladies cardio-vasculaires, cancers…) doit redevenir un pilier central des politiques de prévention. Celle-ci ne peut plus être le parent pauvre de l’action sanitaire.

Enfin, le CESE appelle à une nouvelle gouvernance tournée davantage vers la territorialisation des politiques de santé. La création d’un Comité interministériel de santé dans les Outre-mer permettrait de rompre avec la fragmentation des responsabilités entre les différents ministères et directions, et garantir une action publique lisible, coordonnée et évaluée. La santé dans l’océan Indien doit devenir une priorité nationale assumée, suivie et débattue au Parlement.

La santé est un droit fondamental en Outre-mer comme dans l’Hexagone. À Mayotte et à La Réunion, il est temps que la République mette pleinement en œuvre ses principes. Non par compassion, mais au nom de l’égalité républicaine.

 

Eric Leung, président de la délégation aux Outre-mer du CESE et membre du groupe des Outre-mer, et Elisabeth Tomé-Gertheinrichs, membre du groupe des entreprises, rapporteurs.

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