« Le père mahorais d’aujourd’hui n’est plus celui d’hier », alerte un intervenant sur la parentalité

Au Technopôle de Dembéni, ce mercredi 11 février, professionnels de santé et du secteur social se sont retrouvés pour remettre en lumière les "1000 premiers jours de l’enfant", de la grossesse aux deux ans. Au cœur des échanges : le développement de l’enfant, la fragilité des parents… et une question qui a traversé toute la journée, presque en filigrane : où sont les pères ?

« Un bébé seul, ça n’existe pas », lance le Dr Virginie Briard, pédopsychiatre. Une évidence, presque un pléonasme. Et pourtant. Dans l’amphithéâtre du Technopôle, comble ce mercredi 11 février, les femmes sont largement majoritaires.

À Mayotte, comme dans d’autres territoires ultramarins, la parentalité reste souvent une affaire féminine. Le séminaire intitulé « Les 1000 premiers jours de l’enfant à Mayotte, là où tout commence, de la théorie à la pratique », organisé par le Réseau périnatal de Mayotte (REPEMA), l’Agence régionale de santé (ARS), le Centre hospitalier de Mayotte (CHM) et le Département-Région de Mayotte, a tenté de questionner cette réalité, chiffres à l’appui, témoignages et analyses à la clé.

Les 1000 premiers jours, une urgence sanitaire et sociale

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Le Dr Soumeth Abasse a alerté sur les fragilités des tout-petits à Mayotte : grossesses non suivies, prématurité et obésité, autant de défis pour les 1.000 premiers jours.

D’emblée, le Dr Soumeth Abasse, chef de service en néonatalogie au CHM, plante le décor. Les « 1000 premiers jours », de la grossesse à son deuxième anniversaire, sont déterminants pour la santé de l’enfant à naître et du futur adulte. Or à Mayotte, les indicateurs restent préoccupants.

« Il y a beaucoup de grossesses non suivies, ce n’est pas une nouveauté », rappelle-t-il. Malgré une baisse du nombre de grossesses en 2024, la prééclampsie demeurent fréquentes, et peut avoir des conséquences pour le fœtus, le nouveau-né, et parfois l’enfant à long terme, surtout si elle est sévère ou précoce.

Les chiffres qu’il cite illustrent l’ampleur des difficultés : 14,1 % des nouveau-nés présentent un petit poids de naissance dans les outre-mer, contre 8,1 % en métropole. Le taux de prématurité atteint 10,6 %, soit plus d’un bébé sur dix. Et plus d’une femme enceinte sur trois est en situation d’obésité. Derrière ces données, se dessinent des parcours de maternité souvent marqués par la précarité, l’isolement et un accès aux soins inégal. « Prévenir dès le début, c’est prévenir les fragilités de demain », résume le médecin.

« Un bébé n’est pas qu’un être biologique, il est relationnel »

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Plus d’un bébé sur dix né prématuré dans les outre-mer, une vulnérabilité qui renforce la nécessité de figures parentales unies lors d’une naissance.

La pédopsychiatre Virginie Briard ouvre ensuite une séquence très attendue à Mayotte où l’appartenance à un village est particulièrement forte : Faut-il tout un village pour élever un enfant ? Pour elle, les 1000 premiers jours sont aussi un bouleversement psychique majeur pour les parents. « C’est là que se joue l’imaginaire parental autour de l’enfant rêvé à naître et l’altérité réelle », explique-t-elle.

Elle évoque l’« enfant imaginaire », celui sur lequel se projettent attentes et espoirs, et la « transparence psychique », propre à la grossesse, où des fragments de l’inconscient affleurent. Puis vient le « choc de la naissance », moment de rencontres intenses où le bébé, déjà sensible aux émotions, communique par ses regards, ses pleurs, ses mimiques.

Porter, contenir, répondre : fabriquer de la sécurité

S’appuyant sur Winnicott et Bowlby, elle rappelle que le « holding » (le portage, la contenance physique et psychique) et le « handling » (les soins, la parole, l’attention) construisent le sentiment de sécurité. « Un bébé seul, ça n’existe pas », insiste-t-elle. « Il n’existe qu’avec une figure de soins. Les deux parents sont importants ». 

L’absence de ces temps partagés fragilise la vie familiale. « Ce n’est pas l’absence de stress qui protège l’enfant, mais la présence d’un adulte soutenant », rappelle-t-elle en citant ses pairs. Et lorsque l’enfant réel ne correspond pas à l’enfant attendu, a fortiori s’il est porteur d’un handicap ou qu’il souffre d’une maladie, la désillusion s’installe souvent chez les parents. Là, il ne s’agit pas de « réparer l’enfant », mais de « réparer le lien » entre l’enfant et ses parents.

Où sont les pères ? Une question qui traverse la salle

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L’amphithéâtre était comble, mais les hommes étaient largement minoritaires.

Dans la salle, la question revient avec insistance. « Je constate, comme d’habitude, qu’il y a plus de femmes que d’hommes », observe Madi Moussa Velou, vice-président du Département-Région de Mayotte, chargé de la Santé, de l’Action sociale et de la Solidarité. « Que peut-on faire pour inviter plus d’hommes autour de ces thématiques qui nous concernent tous ? » 

Pour Malika Bouti, conseillère conjugale et familiale, les choses évoluent, lentement. « On voit davantage de papas dans les PMI, ce n’était pas le cas il y a quelques années », souligne-t-elle. Leur implication dès la grossesse favorise la sécurité affective de l’enfant et soutient la mère.

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Certains jeunes couples mahorais subissent des injonctions familiales sur le mode d’éducation donné à leurs enfants.

Un jeune papa, interrogé en aparté, décrit les injonctions culturelles auxquelles il est confronté. « Avec ma femme, qui est Mahoraise, nous sommes confrontés à des injonctions culturelles. Nous, on parle beaucoup ensemble et on discute du cadre dont on a envie pour notre bébé. Notre fils a cinq mois cette semaine. Avant, nous vivions à Mtsangamouji avec sa grand-mère, et en déménageant, nous nous sommes dits que nous aurions plus de liberté pour décider de l’éducation que nous voulons lui donner en tant que parents ». 

Il raconte également la surprise de sa belle-famille lorsqu’il a pris son congé paternité. « À la naissance, quand j’ai pris mon congé, cela a surpris ma belle-famille, parce que culturellement, un homme doit aller travailler et ramener de l’argent. Pour eux, ce que je faisais à la maison n’était pas évident à comprendre, alors que pour moi, mon rôle était d’assister ma femme après l’accouchement et de m’assurer que notre bébé se porte bien ». 

Le jeune père conclut sur son engagement quotidien : « Ma compagne insiste pour que je l’accompagne en tant que maman et pour accompagner notre fils, et moi je tiens à être présent, à être garant et encadrant pour lui. Nous nous assurons déjà d’avoir notre cadre, avec notre couple et notre fils, et nous essayons de faire en sorte que notre environnement s’adapte à ce que nous voulons transmettre ». 

Grossesse, post-partum : le couple à l’épreuve

La grossesse et le post-partum mettent souvent le couple à rude épreuve. Selon une enquête IFOP (2025), près de la moitié des parents auraient envisagé une séparation pendant la grossesse, et 16 % seraient passés à l’acte. Baisse de la sexualité, sentiment d’exclusion chez certains pères, incompréhensions liées aux changements hormonaux : ces tensions sont fréquentes.

« Certains hommes peuvent se sentir frustrés ou déstabilisés par les changements corporels de leur partenaire pendant la grossesse et le post-partum, ou par la baisse temporaire de sexualité, et certains vont chercher à se « soulager » ailleurs », constate avec des mots crus mais lucides le Dr Virginie Briard, soulignant que ce comportement traduit avant tout un manque de compréhension et de respect du corps de la femme. Pour elle, la clé réside dans la communication, le respect mutuel et l’accompagnement. « Il faut communiquer, se faire accompagner, demander de l’aide », plaide-t-elle.

« Avant il fallait deviner que ton père t’aimait »

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« Parfois un papa qui vient seul à un rendez-vous panique un peu en disant que la maman n’est pas là, mais nous on lui dit que ce n’est pas grave, il est tout autant important que la maman », insiste une sage-femme exerçant au sein d’une PMI.

« Le père mahorais d’aujourd’hui n’est plus celui d’hier, le père mahorais n’est ni mon père, ni le père de mon père », pose le sociologue Combo Abdallah Combo avec calme, presque comme un constat. Dans l’amphithéâtre, on acquiesce. Ce qu’il décrit, c’est une mue silencieuse, encore parfois tabou. Des pères qui vont chercher leurs enfants à l’école, qui les portent, les embrassent, s’en occupent… Des gestes simples, longtemps absents de la panoplie paternelle. « Avant, il fallait deviner que ton père t’aimait », glisse-t-il. La salle rit. Un rire mêlé de reconnaissance.

Entre normes sociales et moqueries ordinaires

Cette transformation, pourtant, avance à pas comptés. Elle se heurte à des modèles éducatifs encore très ancrés. « À Mayotte, le père reste traditionnellement celui qui apporte l’argent, la mère celle qui tient la maison », rappelle une éducatrice de jeunes enfants au Centre hospitalier de Mayotte. La modernisation bouscule ces rôles, mais sans effacer les résistances. « Un homme qui fait le ménage peut encore être moqué », explique-t-elle, citant le fameux « jéjé Madame », entendu encore souvent au détour d’une rue. S’occuper de ses enfants, changer une couche ou faire la vaisselle reste, pour certains, un pas de côté dangereux dans l’ordre social.

La justice comme angle mort

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Demander de l’aide face à l’arrivée d’un enfant est encore tabou, estiment les professionnels de santé et du secteur social.

À cette pression sociale s’ajoute une réalité familiale plus dure : une forte proportion de familles monoparentales, des mères souvent isolées, et des pères parfois absents, parfois présents à distance. Quand le couple se délite, la justice apparaît rarement comme un recours évident. Le juge aux affaires familiales (JAF) reste une frontière difficile à franchir. « Aller devant le JAF peut être vécu comme un aveu d’échec, ou comme la preuve qu’on n’a pas su se débrouiller seule », observe la pédopsychiatre Virginie Briard.

Cette méfiance dépasse largement la seule question de la pension alimentaire ou de la reconnaissance officielle du père. Elle s’inscrit dans un rapport plus général aux institutions, où la plainte et le signalement demeurent exceptionnels. À Mayotte, de nombreux acteurs associatifs et professionnels alertent depuis des années sur une parole entravée, notamment lorsqu’il s’agit de violences intrafamiliales sur mineurs.

Les chiffres officiels, fondés sur les plaintes déposées, sont faibles, non pas parce que les violences seraient rares, mais parce qu’elles se disent peu, se taisent longtemps et se judiciarisent rarement. « Les chiffres officiels donnent une image rassurante, mais ils reposent sur des données qui ne captent pas ce qui ne se dit pas », déclarait l’association Haki Za Wanatsa – Collectif CIDE. Une enseignante du secondaire rebondit : « Quand on doit convoquer les parents, certains élèves pleurent et nous supplient de ne rien dire, de peur d’être violentés ». 

Penser la parentalité comme un projet collectif

Dans ce contexte, « laisser une place au père » ne relève pas seulement d’un partage plus équitable des tâches ou d’un surplus d’affection visible. C’est une question plus large, presque politique : comment reconnaître les responsabilités parentales, soutenir les mères sans les laisser seules face aux institutions, et construire des cadres réellement protecteurs pour les enfants ? « Élever un enfant seul, c’est un épuisement neurologique et émotionnel », rappelle Virginie Briard. À Mayotte, penser la parentalité revient à penser ensemble le soin, la justice et le collectif, et à assumer, enfin, qu’un bébé n’existe jamais tout seul.

Mathilde Hangard

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