Dépité, debout à côté d’un feu de signalisation, un homme d’une trentaine d’années tient dans ses bras deux casques de moto, regardant son scooter se faire embarquer par la police, au carrefour situé devant le magasin Baobab à Mamoudzou. « Ils m’ont pris pour un moto-taxi alors que je transportais simplement un ami. Je ne comprends pas pourquoi ils me prennent mon scooter », confie-t-il, inquiet.

En plus de perdre son moyen de déplacement, il devra s’acquitter d’une amende de 500 euros, ainsi que des frais de mise en fourrière, qui augmentent progressivement avec le temps, pour pouvoir récupérer son véhicule, sous réserve des suites judiciaires engagées.
Comme lui, une vingtaine de conducteurs de deux-roues ont été interpellés par les forces de l’ordre dans le cadre d’une opération menée par les Comités opérationnels départementaux anti-fraude (CODAF) et de l’opération Kingia ce mercredi 29 avril en fin d’après-midi. Les procès-verbaux dressés à leur encontre comportent trois infractions principales : défaut de BSR (brevet de sécurité routière) ou de permis de conduire, activité illégale de moto-taxi et travail dissimulé.
Pour tenter de repérer les motos-taxis, les forces de l’ordre ciblent « les motos sur lesquelles se trouvent deux personnes. Une fois sur le bas-côté, nous procédons à un interrogatoire. Souvent, les individus affirment être de la même famille, mais lorsqu’on leur demande le nom de l’autre, ils ne savent pas répondre. Les récits ne sont pas concordants, ce qui permet de caractériser le travail illégal », explique un membre de la gendarmerie. Si les forces de l’ordre estiment que l’activité illégale est suffisamment caractérisée pour engager une procédure, le scooter est alors saisi.
53 interpellations, 1.700 reconduites à la frontière

Une opération saluée par le préfet de Mayotte, François-Xavier Bieuville, et le procureur de la République, Guillaume Dupont, présents sur place. Elle a également permis d’établir un premier bilan de l’opération Kingia, près d’un mois après son lancement officiel, le 7 avril dernier.
« En à peine un mois, nous comptons déjà 53 interpellations de cibles prioritaires. Le ministre de l’Intérieur nous avait fixé un objectif de 70 sur l’ensemble de l’opération. Nous avons donc dépassé cette trajectoire et espérons atteindre une centaine d’interpellations au total », indique le préfet. Il rappelle que les « cibles prioritaires » sont déterminées par le procureur, en fonction du degré d’implication des individus dans des réseaux ou organisations délictuelles et criminelles.

Parmi les actions menées, le préfet évoque 50 opérations CODAF, notamment contre des marchands de sommeil à Dzaoudzi-Labattoir, des contrôles de commerces en bord de route, ainsi que des opérations ciblant les motos-taxis qu’il qualifie de « taxis mabawas ». « Plusieurs dizaines d’infractions ont été constatées en cette fin d’après-midi. Elles feront l’objet de procédures avant d’être transmises à la justice, notamment dans le cadre de saisies de scooters », précise-t-il. « L’objectif est de mettre fin à une économie informelle qui pénalise ceux qui respectent la réglementation, en particulier les taxis. La plupart du temps, derrière cette économie se trouvent des personnes en situation irrégulière. L’objectif est donc double », ajoute-t-il.
Au-delà des interpellations de cibles prioritaires et des opérations CODAF, « plus de 1.700 personnes ont été reconduites à la frontière et trois opérations ELAN de décasage ont été menées depuis le début de Kingia », poursuit le préfet, qui indique « en avoir d’autres en préparation dans les semaines à venir, notamment à la demande de plusieurs maires, dont celui de Ouangani ».
237 réponses pénales, 87 déferrements, la justice au rendez-vous

De son côté, Guillaume Dupont insiste sur l’activité du parquet, qui a « absorbé les objectifs fixés par les services de l’État, avec plus de 248 gardes à vue depuis le début de Kingia. Parmi celles-ci, 237 ont donné lieu à une réponse pénale, dont 87 déferrements, avec 60 % en comparution immédiate », précise-t-il. « Une journée, nous avons enregistré jusqu’à 16 déferrements, alors qu’habituellement nous en traitons entre cinq et sept », illustre le procureur, qui conclut : « le parquet a été au rendez-vous de l’opération Kingia, et il reste encore un mois de travail ».
Interrogés sur la pérennité de ces efforts, tant sur le plan opérationnel que judiciaire, les deux responsables se veulent rassurants. Le préfet souligne qu’après les opérations Wuambushu et Place Nette, « une tendance durable à la baisse de la délinquance » a été observée. « On constate une amélioration globale de la sécurité à Mayotte, avec un effet de pacification et de retour progressif de l’ordre public pour les Mahorais. Un effet qui s’inscrit dans la durée », affirme-t-il. Des propos qui ne sont pas toujours partagés par la population, notamment à Vahibé, et qui ne peuvent être effectivement vérifiés. De nombreux épisodes de violence comme à Tsoundzou récemment, ou bien à Mangajou en novembre 2025 illustrent encore les forts problèmes de délinquance dans l’île.
Guillaume Dupont rappelle de son côté que la justice reste mobilisée : « La même politique pénale de fermeté, avec une réponse lisible et claire, continuera d’être appliquée après l’opération Kingia ». Une réponse judiciaire qui risque toutefois de se heurter rapidement à la question de la surpopulation carcérale du Centre pénitentiaire de Majicavo, qui demeure à ce jour le seul établissement pénitentiaire de Mayotte.
Victor Diwisch


