La 18ᵉ édition du Festival des arts traditionnels de Mayotte (FATMA), portée par le Département-Région et son Office culturel départemental dans le cadre des commémorations de l’abolition de l’esclavage à Mayotte, a débuté le samedi 25 avril au matin par une conférence intitulée : « Esclavage et mémoire collective à Mayotte », organisée dans l’hémicycle Younoussa Bamana.
Animée par le docteur Abdou Salami Baco, cette matinée a d’abord permis de replonger au cœur de la réalité des plantations agricoles et sucrières dès 1841, avec l’arrivée des colons français sur l’île, grâce à l’intervention de Siti Yahaya Boinaïdi, responsable des archives orales aux Archives départementales de Mayotte.

Elle a ensuite mis en lumière les enjeux du patrimoine culturel mahorais dans un territoire marqué par la succession de différentes « missions civilisationnelles », ayant tour à tour façonné Mayotte en colonie puis en espace au statut évolutif, traversé par d’importants mouvements de population. Une réflexion illustrée par la question soulevée par le directeur de la Culture, Mohamed M’trengoueni : quels éléments ont été laissés de côté, et lesquels ont été préservés ?
Enfin, le docteur en sciences du langage, Mlaili Condro, et l’historien et archiviste, Inssa De N’Guizijou, ont mis en lumière le vocabulaire du quotidien — mots et expressions — qui portent encore les traces, souvent méconnues par la population, de la société coloniale et esclavagiste et qui forment une partie de la mémoire collective mahoraise actuelle.
Ces interventions ont ouvert de nombreuses pistes de réflexion, tant sur l’histoire que sur l’identité et la culture de Mayotte, tout en soulignant la nécessité de rendre ces savoirs accessibles à tous, à travers la création de lieux, de monuments et de temps dédiés, afin de mieux comprendre, mais aussi interroger, son propre passé. À l’issue de ces échanges, une question essentielle a émergé : comment transmettre cette histoire aux jeunes générations ? Une attente qui, en 2026, demeure toujours sans réponse claire, alors même que les jeunes ont besoin de connaître leur histoire pour construire leur identité et bâtir la société de demain avec toutes les cartes en main.
Après l’esclavage, l’engagisme

L’esclavage est aboli à Mayotte en 1846, dans une société alors structurée en trois grandes catégories : les élites aristocratiques, les hommes libres et les esclaves. « Ces derniers, majoritairement originaires du Mozambique et de la côte Est de l’Afrique, représentaient plus de 2.300 individus sur une population totale estimée à environ 5.200 habitants », souligne Siti Yahaya Boinaïdi.
Toutefois, cette abolition suscite de fortes tensions. Les propriétaires d’esclaves menacent de quitter l’île en emportant leur main-d’œuvre, faisant peser un risque majeur sur une économie largement fondée sur les plantations, notamment sucrières. Pour éviter une déstabilisation, l’administration coloniale met en place un nouveau dispositif : les esclaves sont affranchis mais doivent accepter des contrats de travail de trois à cinq ans dans les exploitations, présentés comme une étape vers une liberté complète. Officiellement, il s’agit d’employer des travailleurs libres. En réalité, ce système — qui marque les débuts de « l’engagisme » — prolonge des formes de dépendance : face au manque de main-d’œuvre, certains travailleurs sont recrutés parmi d’anciens esclaves, parfois issus de circuits clandestins ou de territoires où la traite est encore pratiquée.
« Malgré cela, le manque de main-d’œuvre se fait sentir et Mayotte signe un partenariat avec Anjouan pour faire venir des hommes travailler dans les plantations. Malgré les lois et l’abolition de l’esclavage, beaucoup de personnes arrivent à Dzaoudzi où elles signent des contrats mentionnant leur identité, leur travail, leur logement et leur rémunération avant d’être envoyées en Grande-Terre. Certains obtiennent même un lopin de terre », poursuit la responsable des archives orales.

Mais dans les plantations, les conditions de vie et de travail sont similaires à celles de l’esclavage. Aux champs de 5 h à 19 h, sans interruption, la cadence est infernale. Le droit de pause est ignoré, voire interdit, les jours de repos aussi, et le salaire est souvent impayé. Les maltraitances sont nombreuses, l’accès aux soins rendu impossible ; des meurtres et des châtiments corporels ont lieu à l’abri des regards.
Cet épisode est marqué par la révolte des travailleurs en 1856, menée par Bakari Koussou, ancien proche du sultan Andriantsoly et esclavagiste lui-même. Capturé avec d’autres insurgés, il est tué sur la place publique à Dzaoudzi, sous les yeux de la population. Son histoire reste peu présente dans l’espace public, où aucun monument ni aucune plaque ne l’honore.
Patrimonialiser le patrimoine, un retard à combler
« Pourquoi ne fait-on rien pour valoriser le patrimoine ? », interroge Mohamed M’trengoueni, se demandant si les chaînes de l’esclavage sont « complètement cassées ».
« Après l’installation de l’islam au VIIe siècle, l’arrivée des Malgaches puis des Européens, de quelle manière composons-nous avec tous ces héritages pour mieux vivre ? Mayotte et ses habitants se sont approprié ces cultures, en rejetant certaines et en empruntant d’autres. Mais leur mise en patrimoine est un processus scientifique et de transmission aux générations futures. Et si elles n’ont pas accès à ces informations, on aura du mal à les préserver », souligne-t-il. « Il faut créer des lieux d’activités autour de cette histoire, des lieux de mémoire. Et pas juste des lieux sans intérêt, mais se demander : qu’est-ce que je veux en faire ? ».
Les derniers témoignages de l’engagisme ont été enregistrés par les Archives départementales auprès des derniers travailleurs. Ils sont d’autant plus précieux que les usines sucrières ont été détruites entre les années 1990 et 2000 pour construire des habitations. Certains sites, comme à Hajangoua, Dzoumogné, Soulou ou Kawéni, ont été abandonnés à la fin du XIXe siècle, après le passage d’un cyclone. Chido est venu accentuer les dégâts. Aujourd’hui, les intercommunalités sont chargées du développement touristique de ces vestiges.

La 3CO et le Pôle d’Excellence Rurale ont récemment permis à plusieurs éléments de l’ancienne usine de Longoni d’être sélectionnés lors de la cinquième édition du Plus Grand Musée de France, un concours visant à financer la restauration du patrimoine. L’usine d’Hajangoua avait, elle, bénéficié de 46.000 euros via le Loto du patrimoine en octobre 2022, sans être visitable aujourd’hui. Plus récemment, un ancien chemin de fer lié à l’usine de Dzoumogné a été découvert, tandis que la CRPA (Commission régionale du patrimoine et de l’architecture) de Mayotte œuvre à la valorisation de ces vestiges. Mais cela semble encore bien insuffisant.
Au-delà du patrimoine matériel, c’est aussi l’immatériel qui est en jeu, à commencer par les langues. « Des mots résidus de l’esclavage et de l’engagisme qui échappent à l’oubli et qui, réappropriés, prennent sens aujourd’hui », observe Mlaili Condro. Des termes comme « mshambara », devenu synonyme d’esclave, ou « gnon », issu du français, témoignent de cette mémoire toujours présente. « L’histoire s’échappe par les mots, et il est intéressant d’en comprendre les réalités », souligne Inssa De N’Guizijou.
L’histoire de Mayotte toujours absente des programmes scolaires

Mais comment sensibiliser les plus jeunes à cet héritage alors que les programmes scolaires ne comportent aucun enseignement sur l’histoire de Mayotte ? questionnent plusieurs personnes dans la salle, dont une élève du lycée des Lumières. « D’un point de vue pratique, les enseignants ne vont pas utiliser du temps scolaire pour un enseignement non évalué à la fin de l’année », répond l’historien. « Le rectorat avait tenté l’expérience en maternelle, notamment via les langues, mais cela n’a pas été poursuivi et a été envisagé sur le temps périscolaire ».
En réalité, la volonté semble faire défaut. Pourtant, chaque langue contribue à sa manière à la construction des identités. « C’est à nous de changer, de sauver nous-mêmes notre culture », interpelle Mlaili Condro. « On ne peut pas connaître l’histoire de l’autre si on ne connaît pas sa propre histoire ».
Victor Diwisch


