Entourée d’eau, Mayotte a encore du mal à transformer son lagon en emplois et en opportunités pour sa jeunesse. Pourtant, les métiers de la mer ne se limitent ni à la pêche ni au tourisme. Aquaculture, recherche scientifique, préservation de la biodiversité, sauvetage, maintenance nautique ou services portuaires… Les débouchés sont nombreux, mais restent encore souvent largement méconnus. « Nous sommes sur une île, l’innovation passera par l’économie bleue, nous le savons », rappelle Mamadou Konaté, directeur de l’Agence de développement et d’innovation de Mayotte (ADIM).

C’est tout l’enjeu de la Semaine de l’innovation, organisée du 26 au 28 octobre, à la Technopole de Dembéni, et du Forum social et solidaire de l’économie de la mer à Mayotte (FOSSEMM), porté par Mlezi Maore et l’ADIM. Au programme : des rencontres, des ateliers, des conférences, une trentaine d’exposants et un job dating pour rapprocher les recruteurs des candidats, dans le but de faire découvrir les métiers de la mer aux jeunes, en leur ouvrant des perspectives professionnelles mais aussi en leur montrant que le lagon peut être une source d’avenir au sens large pour la population de l’île.
Des métiers à portée de lagon mais pas toujours à portée de main

C’est précisément là que Mlezi Maore entend intervenir. Quotidiennement, l’association accompagne des jeunes et des personnes dans un parcours d’insertion. Pour son directeur général, Hugues Makengo, l’enjeu est de créer des ponts entre des secteurs économiques parfois difficiles d’accès et des publics qui cherchent encore leur voie.
« Le FOSSEM, c’est l’économie de la mer, et les bénéficiaires peuvent être au sein de notre structure (…) on veut montrer avec ce forum, que quoi que seront les débats de haut niveau, même scientifiques, derrière cela, il y a quand même des emplois accessibles à tous, selon les compétences recherchées », plaide-t-il.
L’idée n’est pas de remplacer les organismes de formation ni les entreprises, mais de faciliter les rencontres et de rendre les parcours plus lisibles. « Nous ne cherchons à prendre la place de personne, notre savoir-faire c’est d’accompagner les jeunes (…) c’est grâce à l’ensemble des acteurs mobilisés, qu’on peut faire faciliter les liens », précise Hugues Makengo.
Le mardi 27 octobre, une conférence sur les métiers de l’économie maritime réunira notamment des représentants de la Marine nationale, de France Travail, de la Mission locale et de structures de formation et d’insertion. Un job dating est prévu de 13 heures à 16 heures. Le lendemain, lycéens, étudiants et jeunes en insertion seront particulièrement ciblés. Ils pourront découvrir les filières, rencontrer les exposants et participer à des ateliers sur les espèces du lagon, la navigation, les nœuds marins, le recyclage des plastiques et l’aisance aquatique. Le Village des métiers de la mer ouvrira ensuite au grand public à partir de 13h30.

La Marine nationale, qui célèbre ses 400 ans cette année, disposera également d’un stand de recrutement. Mécanique, entretien des bateaux, pêche, tourisme ou activités nautiques… Les organisateurs veulent montrer la diversité des voies possibles. « Ceux qui veulent prendre le large peuvent aller vers la Marine nationale et pour ceux qui veulent rester sur les côtes, il y a plein d’autres métiers », résume encore Hugues Makengo.
Mais encore faut-il pouvoir approcher ses métiers, concrètement, s’y former et accéder aux équipements nécessaires. Car à Mayotte, l’économie bleue se heurte à un paradoxe. Si les ambitions sont clairement affichées, leurs conditions de réalisation restent souvent fragiles.
Le lagon, oui. Mais avec quels équipements ?

À titre d’exemple, à Mamoudzou, les professionnels des activités nautiques alertaient quelques jours plus tôt notre rédaction sur le manque d’infrastructures adaptées, notamment l’absence de ponton, qui freine et fragilise le développement de leurs activités.
La difficulté dépasse d’ailleurs les difficultés quotidiennes de ces entreprises. Comment attirer de nouveaux prestataires, développer les loisirs nautiques et créer des emplois si les équipements indispensables ne suivent pas ? La promotion de la filière peut susciter des vocations, mais elle ne construit ni pontons ni infrastructures. L’aménagement des accès à la mer suppose des décisions publiques. Le développement de l’économie bleue dépend donc autant de la capacité des entrepreneurs à innover que des choix d’aménagement et des moyens mobilisés par les collectivités compétentes.
Le même décalage apparaît dans l’apprentissage de la natation. En Petite-Terre, les séances de natation scolaire ont été suspendues faute de conditions d’accueil adaptées. Dans un territoire insulaire où la mer est omniprésente, l’accès à l’apprentissage aquatique reste un enjeu de sécurité et d’éducation.
Pour Hugues Makengo, il est urgent d’en faire une priorité. Les organisateurs ont choisi comme marraine de l’événement, Coralie Balmy, ancienne nageuse martiniquaise et médaillée olympique. Elle devra notamment accompagner des activités nautiques sur le littoral et contribuer à former un groupe d’éducateurs chargés de les encadrer.

« L’impulsion commence à sortir du déni et reconnaître que nous avons une faille, et que nous ne sommes pas les seuls, il y a beaucoup d’îles qui ont ce problème d’aisance aquatique », estime-t-il encore, en reconnaissant qu’apprendre à nager suppose des créneaux accessibles, des équipements adaptés, des encadrants disponibles et une coordination durable entre établissements scolaires et collectivités.
Autre exemple : le poste de secours de la plage de Sakouli, à Bandrélé, inauguré le 4 juillet 2025, attend toujours ses sauveteurs et se dégrade faute d’être utilisé. Une situation qui illustre encore le décalage entre les équipements annoncés et leur mise en service effective.
De l’idée au projet, le difficile passage à l’échelle

Pourtant, sur le terrain, Mlezi Maore accompagne quotidiennement des jeunes en quête d’avenir, l’ADIM soutient des porteurs de projets et les professionnels de la mer cherchent à développer de nouvelles activités sur un territoire à fort potentiel malgré ses contraintes. Mais ces initiatives ont besoin d’infrastructures adaptées et d’un engagement durable des pouvoirs publics pour porter leurs fruits. Partenaire du FOSSEMM, le Département-Région est directement concerné par ces enjeux, tout comme les communes dans le cadre de leurs compétences.
Et ces enjeux se retrouvent aussi chez les entrepreneurs. Développer l’économie bleue ne consiste pas seulement à faire connaître les métiers existants, mais aussi à favoriser l’émergence d’activités capables de valoriser les ressources locales et de répondre aux besoins du territoire, reconnaissent les représentants de Mlezi Maore et de l’ADIM.
C’est l’autre volet de la Semaine de l’innovation. À travers ses dispositifs d’accompagnement, l’ADIM veut rapprocher les porteurs de projets des experts, des financeurs et des institutions. Le concours Innov’ACTION 976 doit aider des initiatives innovantes à gagner en maturité grâce à un accompagnement après la sélection. Dix finalistes doivent être retenus, avant la désignation de cinq lauréats le 30 octobre prochain. Chacun recevra une dotation de 10.000 euros, et d’un accompagnement financier, matériel et stratégique de l’ADIM et de ses partenaires. La biodiversité, les ressources marines, la gestion de l’eau et la transition écologique font partie des priorités mises en avant.
Pour Mamadou Konaté, directeur de l’ADIM, l’innovation ne se résume pas à une simple idée, elle doit répondre à un besoin précis, préalablement identifié et aboutir à des effets concrets. Il évoque notamment des initiatives de récupération des déchets en mer et des projets autour de la pêche et de la valorisation des ressources locales.
Le directeur de l’agence cite l’exemple d’un enseignant qui l’a contacté au sujet de cinq étudiants désireux de lancer un projet. Pour ces porteurs d’idées, rencontrer les bons interlocuteurs, structurer leur démarche et accéder aux financements peut faire la différence entre une intention et une activité viable. « Ici on a une réalité et un engagement, c’est de transformer un concept en faisant un petit pas de plus qui pourrait changer l’avenir des citoyens », estime-t-il. « L’innovation doit être acceptée comme un enjeu qui réponde à un besoin et à l’amélioration de la vie quotidienne des gens ».
Pour que ces premiers pas ouvrent la voie à des activités durables, les porteurs de projets doivent pouvoir compter sur des débouchés, des équipements adaptés et des partenaires. Autant de leviers qui peuvent consolider le travail d’accompagnement engagé par l’ADIM. L’agence entend également renforcer l’attractivité de Mayotte auprès d’investisseurs nationaux et internationaux.
En structurant les filières, en rapprochant les acteurs et en soutenant les entreprises, elle souhaite favoriser la transformation des ressources locales en activités économiques durables. Un objectif qui suppose de poursuivre cette mobilisation collective et de l’inscrire dans la durée, avec encore une fois, l’appui des pouvoirs publics.
Faire de la richesse du lagon une économie durable

D’autre part, la structuration de la filière passe également par une meilleure connaissance des ressources mahoraises. Le programme du FOSSEMM prévoit des échanges sur la pêche artisanale, l’aquaculture, les fonds marins et la biodiversité. La présentation de la filière du sel de Bandrélé illustrera les possibilités de valorisation d’un produit local. D’autres discussions porteront sur le port de Longoni et les orientations économiques du Département-Région.
L’ambition est de faire dialoguer des acteurs qui ne travaillent pas toujours ensemble et de favoriser les coopérations avec des territoires voisins. Cette dimension reste importante. La mer ne s’arrête pas aux frontières administratives de Mayotte. Pêche, préservation des écosystèmes, échanges commerciaux et recherche scientifique peuvent ouvrir des perspectives de coopération dans l’océan Indien. Mais encore faut-il inscrire ces ambitions dans la durée et réunir les partenaires autour de projets concrets.
Hugues Makengo souhaite justement faire vivre le FOSSEMM tous les deux ans et lancer un « club FOSSEMM », avec des rencontres annuelles. Un journal consacré aux questions maritimes « Mayotte Océan » est également envisagé avec la Marine nationale. L’objectif est de maintenir un espace de dialogue sur les enjeux de la mer à Mayotte et dans l’océan Indien, au-delà des quelques jours du forum. Car si le forum peut susciter des vocations, rapprocher les jeunes des professionnels et faire émerger des projets, il ne saurait, à lui seul, répondre aux difficultés du secteur.
« Le FOSSEMM ne prétend pas résoudre ces difficultés en trois jours. Il a néanmoins le mérite de les inscrire dans une réflexion plus large sur l’avenir maritime de Mayotte, pour que les métiers présentés aux jeunes deviennent de véritables perspectives et la promotion des filières doit s’accompagner d’une politique cohérente de formation, d’aménagement et de sécurité », rappelle encore le directeur de Mlezi Maore.
Le lagon constitue un atout majeur pour le territoire, mais sa valorisation dépendra de la capacité à transformer ce potentiel en débouchés concrets pour les habitants, car faire de la mer une chance pour Mayotte suppose de donner aux jeunes, aux idées et aux projets les moyens de prendre le large.
Mathilde Hangard


