Le Premier ministre, Sébastien Lecornu, accompagné de six ministres, a passé deux jours à Mayotte, mercredi 26 et jeudi 27 août, pour parler reconstruction, refondation et retour de l’État. À Mamoudzou, la délégation a enchaîné visites de quartiers, rencontres et inaugurations, avec en toile de fond le récit d’un gouvernement présent, à l’écoute, à la manœuvre.
Mais à quelques mètres du cortège officiel, une autre Mayotte s’est invitée dans le décor. Celle des manifestants repoussés derrière les gendarmes. Celle des syndicats qui, au sortir des réunions, doutent encore de la portée des engagements pris. Celle, enfin, d’un hôpital où l’on montre une machine bien huilée pour faire face à un éventuel cas d’Ebola, tandis que les urgences sanitaires bien réelles — le paludisme, le manque de soignants, la saturation de la maternité — restent sans réponse à la hauteur des besoins.
Le Gouvernement assure avoir reçu l’ensemble des représentants qui le demandaient. La question est ailleurs : qui a-t-il réellement rencontré ?
Au CHM, le Gouvernement veut montrer que l’hôpital va bien

Jeudi 27 août, la ministre de la santé, Stéphanie Rist, visite le centre hospitalier de Mayotte. La ministre découvre un établissement qui, dans le récit gouvernemental, fonctionne correctement : les équipes se préparent à l’éventualité d’un cas Ebola depuis le mois de mai dernier, les procédures sont rodées, des renforts peuvent être mobilisés et la reconstruction avance.
Le dispositif prévu en cas d’apparition d’un cas d’Ebola est effectivement prêt. Une tente a été installée devant les urgences, des chambres sont réservées, les personnels ont répété les procédures. La réserve sanitaire et les établissements de La Réunion peuvent être sollicités. « On peut accueillir jusqu’à trente patients atteints d’Ebola », déclare le Dr. Mohamadou Niang.
Mais au fil de la visite, c’est surtout une impression de maîtrise que la délégation gouvernementale cherche à installer. À l’hôpital comme ailleurs, le message est le même : l’État est présent, les réponses existent, les choses avancent. Sur le terrain, le tableau est moins net. Les bâtiments portent encore les traces du cyclone Chido, survenu le 14 décembre 2024. Des trous sont encore visibles sur les façades de l’établissement. Des infiltrations d’eau persistent dans plusieurs services. Les professionnels manquent. Les maladies vectorielles font rage, comme le paludisme, qui connaît une recrudescence, avec 309 cas recensés, dont 68 acquis localement et 218 importés, principalement des Comores.

Et puis il y a la maternité. Le jour de la visite officielle, le service semble vidé de ses patientes, les locaux sont propres, déserts. Une image qui contraste avec les besoins décrits par les professionnels, qui réclament d’urgence minimum dix salles d’accouchement supplémentaires et trente lits pour leurs patientes. Au centre médical de référence de Kahani, le nombre annuel d’accouchements est passé d’environ 1.000 à 2.000, ces derniers mois, depuis la fermeture des maternités de Mramadoudou et de Dzoumogné en juillet 2023.
Et si le dispositif Ebola semble fonctionner sur le papier, les difficultés ordinaires, sanitaires, imbriquées dans des problématiques sociales et économiques, celles qui saturent les services et épuisent les personnels, sont autrement plus difficiles à résoudre. Dans un territoire où plus de la moitié de la population a moins de 20 ans, Estelle Youssouffa, députée LIOT de Mayotte, alerte alors la ministre sur la prévention et la santé sexuelle. Face à Stéphanie Rist, l’échange se tend. « Vous ne pouvez pas dire que rien n’est fait », répond la ministre. « Je vous dis que c’est largement insuffisant », réplique la députée. « Je vous dis qu’on ne peut pas faire plus », répond finalement Stéphanie Rist.
La formule résume à elle seule le désaccord : d’un côté, un gouvernement qui affirme avoir déployé tout ce qui pouvait l’être ; de l’autre, des élus et des professionnels qui jugent les moyens toujours très en dessous des besoins. Après la visite, Estelle Youssouffa dénonce une « opération de communication scandaleuse » et décrit un centre hospitalier à l’image du « village Potemkine »*. Et ce contraste ne s’arrête pas aux portes du CHM.
Face aux forces vives, le même récit d’une situation maîtrisée

Le même jour, Matignon insiste : toutes les demandes d’audience des organisations syndicales, patronales et associatives ont été « reçues et satisfaites ». Intersyndicale, organisations patronales, travailleurs du port, Alliance, syndicats du CHM, Femmes leaders, collectif citoyens de Mayotte : la liste est longue. Les sujets aussi, de la convergence sociale à l’indexation des salaires, des retraites au démantèlement des camps de migrants, de l’eau au grand port.
Le Gouvernement peut ainsi présenter sa visite comme celle d’un État qui écoute, répond et agit. Mais là encore, le récit se heurte à celui de ses interlocuteurs. Safina Soula, porte-parole du collectif des citoyens 2018 de Mayotte, et des représentants du collectif, espéraient pouvoir parler directement à Sébastien Lecornu, jeudi 27 août 2026, en fin de matinée, qu’ils attendaient de pied ferme à la préfecture de Mamoudzou. Ils ont finalement été reçus par un conseiller du ministère de l’Intérieur, Laurent Nuñez.

À la sortie, Safina Soula a dénoncé un « dialogue de sourd ». « Aucun ministre n’est venu discuter avec la population pour écouter », a-t-elle affirmé, alors que, selon elle, ils sont « sept ministres et aucun pour parler au peuple mahorais ». La réponse de Matignon est simple : le collectif des citoyens a été reçu.
Mais ce n’est pas ce que conteste sa porte-parole. Ce qu’elle met en cause, c’est la possibilité d’avoir une discussion politique avec ceux qui prennent les décisions. Safina Soula résumant leur échange d’une formule légèrement désabusée : « J’ai dit ce que j’avais à leur dire, c’est mon devoir, mais à quoi bon, si dans quelques mois ils ne seront plus là ».
Même décalage avec les syndicats. Lors de leur rencontre avec le conseiller outre-mer du Premier ministre, ce jeudi 27 août 2026 au matin, à l’abris des caméras, après avoir été réprimés la veille, les représentants de l’intersyndicale racontent avoir demandé que la place de la République soit libérée des véhicules de gendarmerie qui l’occupaient depuis le matin. Puis les forces de l’ordre auraient commencé à leur en interdire l’accès.
Sur l’indexation, revendication centrale du mouvement syndical, leur conclusion est sèche : « Pas d’indexation revue ». Une fin de non-recevoir qui pose déjà une question : quel poids cette déception et les revendications restées sans réponse pèseront-elles dans le rapport de force politique à l’approche de 2027 ?
Mathilde Hangard
*désigne un trompe-l’œil à des fins de propagande.



