Quand Saïdi parle de lui aujourd’hui, c’est plutôt des tortues qu’il est question. De la nature, du lagon et des corbeaux : « Aux Naturalistes, on écoute le chant des oiseaux et plus les gyrophares ».
Ce matin d’août, lors d’un bivouac sur la plage de Sazilé, il est occupé à préparer à manger. Il fait les courses, range, cuisine, participe au suivi des tortues. Depuis deux mois, il est en Service Civique dans l’association, après y avoir passé dix mois comme bénévole. « Je n’ai pas manqué un seul week-end, même en tant que bénévole ».
« Je n’en suis pas fier »
Au départ, rien ne le destinait vraiment à passer ses week-ends à suivre des tortues. Quelques mois plus tôt, Saïdi sortait de prison. Il y était entré à 15 ans, après un conflit entre bandes.

On le surnomme « le Mexicain ». Le nom vient de Vahibé, son quartier. Là-bas, « c’est le Mexique », explique-t-il en souriant. Il y est né, y a grandi, en connaît les rues, les habitudes et les rivalités. Saïdi est Mahorais. Il tient à le préciser : « Je suis né ici, je suis français, j’ai mes papiers ».
Il raconte qu’il n’y a pas de collège à Vahibé et qu’il a donc été scolarisé à Passamaïnty. « Ça ne se passait pas bien avec les mecs de là-bas ». Les rivalités s’installent, puis viennent les affrontements, les violences et les « conneries ». « Je n’en suis pas fier », dit-il simplement. Il passe un an derrière les barreaux. « C’était dur pour ma famille. J’ai fêté mes 16 ans en prison ».
À sa sortie, il est hébergé quelque temps chez une tante et ses enfants à Bandrélé, loin de Vahibé, où il lui est alors interdit de retourner. Puis il rejoint une autre tante à M’Tsangamouji. Les journées s’étirent alors. « Je restais à la maison à m’ennuyer. Je ne faisais rien. J’ai failli refaire n’importe quoi ».
Un jour, Saïdi vient faire la fête sur une plage voisine de celle où les Naturalistes organisent leurs bivouacs. Il y rencontre Janfar, salarié de l’association, qui habite à côté de chez lui. Au fil des mois, ils deviennent amis. « Il m’a dit : “Viens, il y a une asso qui protège les tortues.” J’y suis allé et j’en suis plus parti ».
Premiers pas aux Naturalistes

En Petite-Terre, il avait déjà vu des carapaces de tortues marines laissées par des braconniers. « J’en voyais plein, plein, plein ». L’image lui reste en tête. « Je me suis dit que si on ne les protégeait pas, mes futurs enfants ne verraient peut-être jamais de tortue », explique-t-il.
Aux Naturalistes, il apprend. Il participe au suivi des tortues, découvre les bivouacs et les gestes nécessaires à leur protection. « J’aimerais être là tout le temps. J’essaie d’éviter un maximum la maison et les gens qui se caillassent ».
« Avant, dans le gang, on réagissait par la force. On pensait qu’au mal. Ici, ça me permet de réfléchir ». « Les Naturalistes me font confiance, c’est cool », sourit-il.
« C’est grâce à eux tout ça »
Saïdi aime aussi conduire, notamment les engins de chantier. Après un stage de troisième dans une entreprise de travaux publics, il y a travaillé pendant deux mois. Ça lui a plu. « J’aimerais devenir conducteur d’engins et le week-end rester bénévole pour les Naturalistes ».
L’argent, dit-il, n’est pas ce qui compte le plus. « Ça aide, mais c’est pas important pour moi ». « Ici, je suis content parce que c’est pas de l’argent sale », lâche-t-il, avant d’ajouter : « C’est mieux que de racketter des gens qui nous ont rien fait ».

Ce qu’il aime, au-delà des tortues, c’est « rencontrer d’autres personnes et ne pas passer mes journées sur mon téléphone. Ça fait trop du bien ».
Alors, il a commencé à emmener les autres avec lui. Ses deux petits frères, d’abord. « Je ne voulais pas que mes frères fassent comme moi. Pour ma mère aussi ». Ils n’avaient jamais vu de tortue de leurs propres yeux. « Ça leur plaît trop, je suis content ». Puis quelques copains, dont certains sont devenus bénévoles à leur tour.
Dans ce qu’il raconte, les Naturalistes occupent une place importante, mais Saïdi cite des personnes avant de citer l’association. Janfar, qui lui a ouvert la porte. Margot, qui l’a accompagné. Et Michel, le président, qui a vu en lui « un bosseur ». « C’est grâce à eux tout ça », répète-t-il.
Mais le chemin est encore long. Dans quelques semaines, Saïdi devra porter un bracelet électronique dans le cadre de son aménagement de peine. Les modalités devraient être adaptées pour lui permettre de continuer à venir aux Naturalistes. Il y tient. Il sait ce que peuvent devenir des journées passées à la maison, sans rien à faire. « Je suis vraiment mieux là qu’à la maison. Heureusement que je vais pouvoir continuer à venir ». Saïdi se relève. « J’y vais, je dois retourner au travail ».
Joséphine Puig



