Discret, presque invisible, mais pourtant toujours au plus proche de l’action, Thierry Kabugoyi, son appareil photo à la main, maîtrise l’art du positionnement. Celui de se mouvoir sans jamais obstruer la vue des autres, de s’arrêter quelques secondes avant de changer de position, à la recherche du bon angle, de la bonne lumière, du bon moment à immortaliser.

Le 15 mars au soir, après la réélection du maire de Mamoudzou, Ambdilwahedou Soumaïla, Thierry est là, au rond-point de Cavani. Dans l’obscurité, aux côtés des caméras de Mayotte La Première, il attend le bon moment pour déclencher. Comme à son habitude, il saisit quelques clichés avant de laisser l’élu rejoindre la foule. Le travail est fait. Pas besoin de jouer des coudes pour se faire une place, ni de s’imposer pour obtenir un meilleur angle de vue. Encore moins de s’immiscer dans l’instant au risque d’en briser la spontanéité. Thierry préfère la discrétion à l’agitation, observant la scène sans jamais s’y imposer. Une manière de photographier qui lui ressemble, héritée de son père dès son plus jeune âge.
Immortaliser les instants, raconter des histoires

« Tout a commencé quand j’étais petit, mon père avait un appareil photo Nikon et il m’a appris comment faire des photos dans la rue », raconte Thierry, 24 ans, plus connu sous le pseudonyme TKH Creatives, sur les réseaux sociaux. « Quand on marchait, il me disait de faire attention à la lumière, aux détails. De regarder si l’endroit était éclairé ou sombre, de réfléchir à mon positionnement, à la façon de tenir l’appareil. Petit à petit, j’ai commencé à prendre goût à la photographie ».
Très vite, il devient le photographe attitré de la famille. Ses cousines et ses sœurs ne cessent de lui demander de les prendre en photo. Le garçon prend alors confiance en lui et s’entraîne, sans le savoir, à la maîtrise du portrait. Il dirige déjà les séances photo, faisant poser ses modèles et les mettant à l’aise devant l’objectif.

« Ce que j’aime avant tout dans la photo, c’est d’immortaliser les moments. Il y a des instants qui peuvent disparaître comme ça, sans laisser de trace, s’il n’y a pas de photos pour les conserver. Un mariage, un événement familial, un anniversaire, une rencontre…, la photographie permet de garder une mémoire de ces moments, de raconter une histoire à travers une image », observe-t-il.
« J’aime particulièrement faire des portraits, donner une vraie histoire à une photo. À travers des plans rapprochés, des cadrages qui expriment quelque chose, j’essaie de transmettre une émotion. Je joue avec le cadrage et la retouche pour donner du sens à l’image ».
Photographe indépendant, construire sa place, image après image

Mais avant même de passer des heures sur la retouche, avant même de pouvoir photographier, Thierry consacre une grande partie de son temps à remplir son carnet de contacts, envoyer des mails, démarcher de potentiels clients. Une réalité du métier de photographe qu’il ne cache pas, bien au contraire. À son compte, il faut aussi apprendre à se faire une place dans un secteur où la concurrence est importante. C’est tout ce travail en amont qui lui permet de se faire connaître, de vivre de son activité et de payer son loyer.
« Être indépendant, c’est une vraie difficulté, car pour être contacté ou trouver des clients, tout passe par le bouche-à-oreille. Si on ne te connaît pas, on ne t’appelle pas, c’est aussi simple que ça. Pour travailler de façon régulière, il faut que les gens te connaissent », insiste le photographe.
À force de travail, Thierry a réussi à se faire un nom dans le milieu de la photographie à Mayotte. Il est régulièrement sollicité par la Ville de Mamoudzou pour couvrir différents événements municipaux : présentations de projets, inaugurations, réunions…, un travail davantage tourné vers la communication et la « mise en valeur » des actions menées, qui laisse moins de place à sa créativité débordante, mais qu’il a appris à maîtriser.

En début de soirée, il rejoint souvent le groupe de musique Congo Acoustic Band pour photographier leurs concerts à travers le territoire. La nuit, il trie et prépare ses clichés avant de les envoyer dans la foulée. Le lendemain, à peine a-t-il le temps de se pencher sur ses projets personnels qu’une nouvelle demande arrive sur son téléphone : photographier un manzaraka.
« Dès que je reçois une demande, je me rends sur place pour préparer le « shooting » dans ma tête. Je regarde si les lieux sont éclairés ou non, si j’ai besoin d’apporter une lumière, d’utiliser un flash, si c’est à l’extérieur. Je me visualise l’événement avant qu’il se tienne », relève Thierry. « Parfois, j’y vais aussi à l’instinct, notamment sur les événements sportifs. Tu arrives avec ta caméra, tu regardes, tu photographies ».
Thierry maîtrise aussi la vidéo. Il lui arrive même d’emporter son drone avec lui, afin de prendre de la hauteur et proposer un autre regard sur les scènes qu’il capture. « Aujourd’hui, tout passe par la communication visuelle et les réseaux sociaux, encore plus à Mayotte avec une population très jeune. C’est bien de maîtriser la photo et la vidéo ».
« Faire du drone, c’est une façon de faire revivre ce que j’aimais quand j’étais enfant »

Malgré l’aspect commercial de son activité et un milieu de plus en plus concurrentiel, Thierry ne perd pas le goût de la photographie. Ses initiatives personnelles, comme ses courtes vidéos publiées sur Instagram ou les portraits qu’il réalise en mettant en scène ses modèles, lui permettent de ralentir, de revenir à ce qu’il préfère : créer et échanger. Une véritable bouffée d’oxygène.
« Je fais des vidéos de drone parce que, depuis que je suis petit, je suis fan d’hélicoptères. Je jouais avec une chaussure, je faisais comme si c’était un hélico, j’imitais les sons. Les films, les vues aériennes, le fait de montrer une scène dans sa globalité… Je suis fan de ça. Faire de la vidéo avec un drone, c’est une façon de faire revivre ce que j’aimais quand j’étais enfant. Pourquoi ne pas le faire aujourd’hui et le vivre comme je l’imaginais quand j’étais petit ? ».

« Ce qui me fait plaisir, c’est d’avoir mon appareil en main et de me dire que je vais photographier quelqu’un. Prendre une personne, la mettre en valeur, lui donner le sourire à travers l’image, l’échange, le moment partagé, c’est quelque chose qui me fait plaisir. Si on ne prend pas de plaisir dans l’échange avec les gens, dans la prise de vue, dans le fait de partir dans des lieux différents, ce métier n’a pas de sens », confie Thierry, très sensible à la description de son métier.
« Mon envie, dans le futur, c’est de faire le tour du monde en immortalisant les moments que je traverserai. J’aimerais travailler sur différents projets, dans le cinéma, dans des campagnes publicitaires… De manière générale, dès qu’il s’agit de photographier un instant, j’aimerais pouvoir participer à ce genre de projets, partout dans le monde ».
Mais actuellement, les projets de Thierry s’écrivent à Mayotte, où il a posé ses valises après avoir dû quitter Goma, sa ville natale de l’est de la République démocratique du Congo, marquée par la guerre et l’insécurité. C’est là qu’il a grandi et effectué sa scolarité jusqu’au secondaire, avant d’obtenir une licence en multimédia et communication digitale.
« Mon adaptation à Mayotte n’a pas été facile »

« Mon adaptation à Mayotte n’a pas été facile, vu les traversées, le passé, vu comment je suis arrivé ici« , remarque-t-il. « J’ai essayé de garder la tête haute, de ne pas me laisser faire par les situations de la vie, les hauts et les bas. J’étais obligé d’être plus fort, plus fort, plus fort », confie-t-il.
C’est notamment grâce à Léonelle Redjekra, rencontrée à l’église, que Thierry a trouvé un premier point d’ancrage et a pu se reconcentrer sur la photographie. Après une sortie sur une plage du sud de Mayotte, où il réalise ses premières photos et vidéos pour elle, son travail séduit. Ensemble, ils créent alors Léo Event, une structure qui lui permet de mettre en avant ses compétences et de développer son activité dans l’image.
Comparant avec les nombreux échanges qui existaient dans la ville bouillonnante de Goma, Thierry estime que le milieu de la photographie à Mayotte reste difficile à intégrer. « En tant que photographe il y a beaucoup de choses à faire, à exploiter, mais je ne suis pas bien entouré par d’autres professionnels », regrette-t-il, « c’est difficile de se fier aux autres collègues, à d’autres photographes, je sens qu’il y a un renfermement. Collaborer, initier d’autres photographes à des missions, à des projets, ça n’existe pas vraiment ici ».

Pour autant, Thierry refuse de laisser ce constat freiner ses ambitions. Il garde une ligne de conduite qu’il souhaite désormais transmettre : continuer à avancer, croire en ses projets et rester fidèle à sa créativité.
« Il faut persévérer, mais il ne faut pas trop se fier aux avis des gens qui peuvent empêcher ta progression », estime-t-il. « C’est possible de réussir partout. Ce qui fera la différence, c’est ta touche personnelle. Il faut avoir son propre univers, proposer quelque chose de différent. Les gens te contacteront parce qu’ils savent que tu feras des choses différentes et que tu resteras sur ta propre ligne artistique », assure-t-il.
« Il faut se fier à ton instinct, à ta créativité. Il faut y aller, toujours pousser, aller au-delà de ses limites et ne pas abandonner ».
Victor Diwisch


