La Commission européenne a validé, ce 2 avril, l’ouverture d’aides à la modernisation pour 16 catégories de navires de pêche dans les territoires ultramarins français. Une décision attendue depuis plusieurs années par les professionnels du secteur et qui pourrait, à terme, bénéficier à la flotte mahoraise.
Une aide pour « renforcer la souveraineté alimentaire de ces territoires »

Dans le détail, le dispositif concerne 16 segments de flotte répartis dans quatre territoires : sept en Guadeloupe, quatre en Martinique, quatre à La Réunion et un à Mayotte. L’État financera la moitié du dispositif, les régions prenant en charge l’autre moitié. Les pêcheurs concernés pourront déposer leurs dossiers lorsque les guichets régionaux ouvriront.
Cette décision s’inscrit dans le cadre des lignes directrices européennes encadrant le renouvellement des flottes de pêche dans les régions ultrapériphériques. L’octroi d’aides publiques est conditionné à un équilibre entre la capacité de pêche et l’état des ressources halieutiques.
Pour les professionnels, ces aides pourraient permettre de financer la modernisation ou le remplacement de navires vieillissants, l’amélioration des conditions de travail des marins ou encore la transition énergétique du secteur.
Le gouvernement met également en avant un enjeu plus large : renforcer la souveraineté alimentaire de ces territoires encore largement dépendants des importations de produits de la mer. Pour la ministre des Outre-mer, Naïma Moutchou, « cette décision de la Commission européenne va permettre de poursuivre le renouvellement de la flotte de pêche attendu depuis 2022 par les professionnels en outre-mer ». Elle rappelle que la pêche constitue « un secteur économique stratégique et un élément-clé de la souveraineté alimentaire de nos territoires ultramarins ».
Un seul segment de flotte concerné

Dans le cadre de la politique européenne de la pêche, un « segment de flotte » désigne un groupe de navires présentant des caractéristiques communes, telles que la taille, la puissance ou les techniques de pêche employées.
À Mayotte, la flotte se compose de petites embarcations artisanales opérant près des côtes, mais aussi de bateaux plus importants qui naviguent plus loin du territoire, notamment sur le banc de La Zélée, à environ 60 milles nautiques. Restreindre l’aide à la modernisation à un seul segment de bateaux pourrait exclure les embarcations les plus grandes, bloquant certains pêcheurs à quai et limitant l’accès à certaines ressources halieutiques.
C’est en tout cas l’inquiétude exprimée par Abdoul Karim Saïd Nidhoim, président du syndicat maritime des pêcheurs professionnels de Mayotte. « C’est la première fois qu’une aide financière de ce type est envisagée pour les pêcheurs mahorais. Mais en limitant ce soutien à un seul type de bateau, on risque de les maintenir dans la précarité », souligne-t-il. « Concrètement, seuls les petits bateaux seraient concernés. Les embarcations plus grandes, de 10 à 12 mètres, qui permettent d’aller au large et nécessitent des équipements adaptés — toilettes, cuisine, espace de repos pour les matelots — afin de rester jusqu’à une vingtaine de jours en mer, ne pourraient pas bénéficier de cette aide à la modernisation ».
Autre point sensible pour le président du syndicat : l’accessibilité effective de ces aides. « Les Affaires maritimes vont nous communiquer les pièces à fournir, les critères et les étapes à suivre pour que les pêcheurs soient éligibles ».
Des pêcheurs toujours à l’arrêt depuis des mois

L’annonce intervient dans un contexte particulièrement tendu pour la filière. Depuis plusieurs mois, une partie des pêcheurs se retrouve à quai après l’expiration d’une dérogation qui permettait à des embarcations non conformes aux normes européennes de continuer à naviguer.
Ce vendredi 3 mars, de nombreux bateaux sont toujours immobilisés et la production locale de poisson s’en ressent. Sur le front de mer de Four-à-Chaux, à Dzaoudzi, les embarcations sont amarrées, les pêcheurs procèdent à des réparations de moteurs en attendant une solution pour pouvoir reprendre la mer. Peu d’entre eux prennent le risque de sortir malgré l’absence d’autorisation. En cas de contrôle, ils s’exposent à des sanctions pouvant aller de l’amende à l’immobilisation du navire, voire à la saisie du matériel de pêche.
« Une aide européenne c’est bien mais nous on a même pas d’endroits pour vendre notre poisson, la halle de pêche est toujours fermée et la police nous confisque nos glacières », déplore un pêcheur à côté de son bateau gisant sur le sol à marée basse.« Avant d’appliquer la loi, stabilisez d’abord tous les pêcheurs et la filière, sinon on va pas s’en sortir ». Le ponton de pêche qui devait être installé en juillet 2025 n’est toujours pas en construction. Les promesses d’améliorations se sont succédées et les pêcheurs commencent à ne plus y croire.
« Concernant le renouvellement de la dérogation par la préfecture pour permettre aux pêcheurs de retourner sur le lagon, je n’ai pas de nouvelles », explique Abdoul Karim Saïd Nidhoim. « La préfecture avait indiqué se charger de rétablir la dérogation, mais il semblerait que cela bloque du côté de La Réunion ». Contactée, la préfecture n’a pas apporté de précision à ce sujet.

Le président du syndicat regrette la présence de pêcheurs réunionnais dans les eaux mahoraises, alors même que les pêcheurs de Mayotte ne peuvent pas s’y rendre. Il déplore également la répartition des segments : quatre pour La Réunion contre un seul pour Mayotte, qui entraîne une concurrence déloyale.
Au niveau européen les discussions se poursuivent afin d’ouvrir de nouveaux segments à l’avenir, « notamment en Martinique », précise le gouvernement, dans le cadre de la prochaine révision de la politique commune de la pêche et du futur budget pluriannuel de l’Union.
Victor Diwisch



