À l’écoute des forêts le GEPOMAY dresse l’inventaire des oiseaux après Chido

Depuis octobre et jusqu’à fin janvier, le GEPOMAY mène un inventaire inédit pour mesurer l’impact du cyclone Chido et évaluer l’état des populations d’oiseaux à Mayotte.

Les regards attentifs, les oreilles grandes ouvertes, Anisse Ahamada et Mouzaouidine Abdallah observent et écoutent les oiseaux pendant cinq minutes dans un rayon de 150 mètres autour d’eux.

Chaque point d’observation à sa fiche qui permet de rentrer les données.

Jeudi 15 janvier au matin, leur premier point d’observation se situe dans le quartier de Convalescence, sur les hauteurs de Cavani, rue des 16 villas. Dans le va-et-vient des voitures et des scooters, difficile de trouver le silence parfait nécessaire à une bonne observation, mais Anisse, 29 ans, chargé d’études sur les oiseaux forestiers de Mayotte et animateur du programme de suivi des oiseaux communs, possède une ouïe fine, un regard acéré et surtout une grande expérience du terrain.

« Sur ce spot, j’ai repéré deux individus de Martin triste, l’espèce la plus commune à Mayotte, et trois individus de martinets des palmes, des oiseaux qui ne se posent jamais et qu’on peut voir voler actuellement », relève-t-il. « Pour chaque espèce que je repère, je note le nombre d’individus et j’essaie de les localiser précisément sur ma carte. Cinq minutes d’observation suffisent, au-delà il y a un risque de comptabiliser plusieurs fois les mêmes individus ».

Ce geste se répétera tout au long du trajet, sur 12 points d’observation espacés de 300 mètres les uns des autres, pour quadriller une zone étendue qui s’étend jusqu’aux abords de la Maison du Gouverneur.

Un inventaire inédit sur 380 points d’observation à travers le territoire

Pendant 5 minutes, chaque individu est répertorié afin de dresser un état des lieux de la zone visitée.

Depuis le mois d’octobre et jusqu’à la fin janvier, le Groupe d’études et de protection des oiseaux de Mayotte (GEPOMAY) réalise un inventaire inédit à l’échelle de l’île pour mesurer l’impact du cyclone Chido sur la faune aviaire. Financée par l’Office français de la biodiversité (OFB) et la Fondation de France, cette étude porte sur toutes les espèces d’oiseaux communs nicheurs, dont plusieurs endémiques comme le Drongo, le Zostérops et le Souimanga de Mayotte, ainsi que le pigeon, le Foudi et le Founingo des Comores. Elle mobilise 380 points d’observation et 38 itinéraires répartis sur tout le territoire.

Cet inventaire permet d’observer et d’écouter ces oiseaux, particulièrement actifs pendant la saison des pluies, synonyme de reproduction, pour suivre l’évolution de leurs populations un an après le passage du cyclone. Les données recueillies sont essentielles pour évaluer l’impact de Chido sur des espèces dont les habitats, sites de nidification et lieux de nourrissage ont été détruits par la tempête. Elles permettront de comparer les observations menées avant le cyclone et de mettre à jour l’état de conservation des oiseaux, notamment dans les listes rouges de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN). Un travail exigeant et crucial, jamais entrepris auparavant sur un territoire ultramarin.

Anisse Ahamada, 29 ans, est passionné depuis le collège par l’environnement. Depuis son BTS GPN à La Réunion il se concentre sur les oiseaux de Mayotte.

« On n’était pas censé refaire un suivi si détaillé et complet des espèces aussi rapidement, mais après Chido il était primordial d’en refaire un, qui va s’étaler sur deux années, pour évaluer son impact sur le moyen et long terme », explique Anisse, « les données de la première phase seront disponibles, je l’espère, d’ici mars ».

« Il y a forcément eu des pertes de nichés, mais on n’a pas constaté de cadavres. On espère que la population reproductive s’est maintenue malgré un habitat dégradé », souligne Anisse. « L’autre scénario, c’est qu’une partie de la population ait quitté le territoire. C’était le cas lors de la forte sécheresse de 2020, quand de nombreuses espèces, notamment sur le lac Karihani asséché, sont parties, peut-être même jusqu’aux Comores. Depuis cette sécheresse, on n’a jamais retrouvé une telle abondance sur le lac. Après Chido, certaines espèces ont-elles eu le même comportement ? ».

Après Mamoudzou, ce sont les parcelles agricoles qui se dessinent le long du chemin.

Avec les observations de ces dernières semaines, l’ornithologue affiche toutefois un certain optimisme. « Je suis confiant car, par rapport aux années précédentes, je ne vois pas moins d’espèces. Au contraire, en pleine forêt, je remarque mieux certaines espèces forestières. Cela peut fausser les données, mais j’espère au moins retrouver les mêmes chiffres qu’avant Chido, une stabilité ». Depuis la saison des pluies, il parcourt les sentiers de Mayotte, du Nord au Sud, dans les zones urbaines, agricoles, forestières, humides et littorales, pour réaliser cet inventaire.

Les oiseaux indicateurs de la santé des milieux et acteurs essentiels pour l’Homme

Un épervier de Frances (DR GEPOMAY – Gilles Adt).

A la moitié du parcours, le paysage urbain a laissé place aux parcelles agricoles. Les espèces y sont de suite un peu plus nombreuses. Aux Martin triste se sont ajoutés des Zostérops de Mayotte, tourterelles du Cap et corbeaux pies. Deux éperviers de Frances mènent également la garde, à la recherche de scinques. Anisse prend des notes et continue le chemin.

L’évolution de la population d’oiseau à un endroit donné, détermine l’état de santé du milieu. Les oiseaux sont donc de bons indicateurs. L’inventaire mené par le GEPOMAY est donc bien plus qu’un recensement des populations, mais un outil qui permettra éventuellement de mettre en place des politiques publiques pour protéger certaines zones ou en réaménager d’autres. « Nous sommes un peu les médecins de l’environnement, nous améliorons les connaissances des milieux afin de mieux les protéger », confie Anisse.

Les oiseaux jouent un rôle crucial pour l’écosystème et la population humaine. Ils contribuent à la conservation des forêts, participent à la pollinisation et régulent les populations de nuisibles, protégeant les cultures et limitant ainsi le recours aux pesticides et donc à l’empoisonnement de la population. La chouette effraie, par exemple, se nourrit à 90 % de rats, tandis que le Souimanga de Mayotte agit comme pollinisateur naturel.

Malgré Chido, la couverture forestière des hauteurs commencent à reprendre de l’allant.

Mais la menace reste forte. La déforestation et la perte d’habitats, accentuées par les incendies liés à la culture sur brûlis, représentent un danger majeur pour ces populations. « L’impact de Chido a été aggravé par les brûlis qui ont suivi, amplifiés par les nombreux débris végétaux laissés par le cyclone », précise Anisse, impressionné par l’augmentation des incendies. Cette année, chaque brûlis a souvent entraîné un départ de feu. Selon le président de la Fédération mahoraise des associations environnementales (FMAE), en un mois, quatre fois plus de végétation a brûlé à Mayotte que d’habitude.

La nécessité de protéger les zones encore épargnées

Le Founingo des Comores (DR GEPOMAY – Paul-Van-Giersbergen).

Aujourd’hui, les zones protégées et encore épargnées de l’activité humaine se font rares. Certaines restent intactes, comme autour du Mont Choungui, mais ces espaces deviennent l’exception. « Il est urgent de préserver ces forêts et habitats », insiste le spécialiste.

En s’enfonçant dans la forêt, les oiseaux forestiers, comme le Drongo de Mayotte, les pigeons des Comores ou le Founingo des Comores, viennent s’ajouter aux espèces déjà observées. Leurs chants distinctifs résonnent pour le plus grand plaisir d’Anisse et de Mouzaouidine. À l’écoute de ces oiseaux, on perçoit immédiatement que le milieu regorge de vitalité et qu’il est mieux préservé qu’en contrebas du chemin. Des zones malheureusement de plus en plus difficiles d’accès pour le grand public, ce qui complique la sensibilisation à leur protection.

Mais les deux passionnés comptent bien continuer à partager les secrets de ces oiseaux et à rappeler leur importance. D’ici quelques jours, ils n’hésiteront pas à rechausser leurs chaussures pour de nouvelles sessions d’inventaire.

Victor Diwisch

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