Une épaisse fumée noire s’élevant au-dessus des grilles, des poubelles empilées pour barrer l’accès et une jeunesse déterminée à se faire entendre. Ce mardi 6 octobre, dès 6 heures du matin, le lycée Younoussa Bamana, plus vaste établissement secondaire de l’archipel, s’est retrouvé à l’arrêt. Les élèves ont massivement répondu à l’appel de la mobilisation relayé à l’échelle nationale par l’intersyndicale de l’éducation. Dans le sillage du blocus constaté au lycée des Lumières à Kawéni et de l’annulation des cours au lycée de Sada, la colère lycéenne a franchi un palier décisif dans la ville chef-lieu, révélant au grand jour la précarité du cadre scolaire insulaire.
Au centre des rancœurs adolescentes figure un constat sans appel sur la décrépitude des installations. « Les conditions au lycée ne permettent pas de travailler. Il n’y a pas d’infirmière et les infrastructures sont indignes, ce n’est pas un endroit où l’on peut étudier en paix », dénonce un élève de première STI2D, confiant son angoisse face aux malaises récurrents de ses camarades qu’aucun soignant ne peut prendre en charge sur place. À cela s’ajoutent des journées interminables, rythmées par des transports scolaires obligeant nombre d’entre eux à quitter leur domicile à 3 heures du matin pour le regagner à la tombée de la nuit.
Solidarité des professeurs

Aux côtés des jeunes massés sur le parvis, plusieurs enseignants ont tenu à marquer leur solidarité, malgré les rappels à l’ordre et le devoir de réserve mis en avant par la direction de l’établissement. « Ça fait un ou deux ans que nous faisons grève pour les mêmes problématiques. Maintenant que les élèves s’y associent, c’est un devoir de leur apporter notre soutien », expliquent deux professeures d’anglais présentes lors du rassemblement. Dans leur discipline, l’exercice pédagogique relève désormais du défi insurmontable : avec des effectifs dépassant fréquemment 36 élèves par classe, l’apprentissage devient illusoire faute de matériel fonctionnel et d’espace.
Le constat est partagé par les représentants syndicaux mobilisés sur place. « Nos revendications et celles des lycéens se rejoignent totalement : locaux vétustes, sanitaires dégradés, climatisations défaillantes et conséquences du cyclone Chido qui ne sont toujours pas réparées presque deux ans après le drame », rappelle un professeur de mathématiques et militant à la CGT Educ’action. Pour ces personnels, le sous-investissement chronique abime les fondements de l’école républicaine et condamne la jeunesse locale à réussir avec des moyens incomparablement plus faibles que ceux des établissements de l’Hexagone.
Gaz lacrymogènes

Si la matinée avait débuté par des prises de parole pacifiques et des débats improvisés au mégaphone sur les « violences institutionnelles » subies par les élèves, l’ambiance s’est brutalement tendue peu après 7 heures. Des heurts ont éclaté aux abords immédiats du parvis avec l’incendie de poubelles et des jets de projectiles visant les forces de l’ordre, attribués par les lycéens à des éléments perturbateurs extérieurs venus parasiter leur mobilisation citoyenne. L’intervention des effectifs de police et l’usage répété de grenades lacrymogènes ont brièvement dispersé les manifestants avant que le calme ne revienne progressivement au cours de la matinée.
Cette montée en tension illustre précisément les mises en garde formulées par la fédération de parents d’élèves. Tout en reconnaissant la pleine légitimité des revendications, l’organisation parentale a appelé au dialogue et à la retenue, alertant sur le danger d’exposer des mineurs à des affrontements de rue. Après une première réunion de conciliation tenue vers 9 heures entre la direction du lycée, des enseignants et des délégués, les échanges se sont déplacés à l’échelle académique dans l’après-midi.
Le rectorat ouvrent le dialogue

Face à la contagion de la fronde, la rectrice, Valérie Debuchy, a réuni ce mardi après-midi un conseil académique en visioconférence. Durant les échanges, les délégués des élèves ont formulé directement leurs doléances sur les rythmes scolaires, l’équipement des salles, l’hygiène, la restauration, la sécurité et la santé mentale.
Qualifiant cette concertation d’étape initiale, la rectrice s’est engagée à respecter un suivi approfondi avec les établissements et les collectivités partenaires afin de trier les réponses immédiates des chantiers structurels au long cours. Pour canaliser cette prise de parole, l’académie a également présenté aux délégués la consultation nationale ouverte jusqu’au 23 octobre sur la plateforme gouvernementale Agora, invitant collégiens et lycéens à consigner leurs attentes de manière anonyme. Reste à savoir si cette promesse d’écoute suffira à calmer une jeunesse mahoraise qui attend désormais des actes concrets sur le terrain plutôt que des formulaires numériques.
Léo Vignal


