À peine l’autorisation environnementale de l’usine de dessalement annulée par le tribunal administratif de Mayotte, qu’un nouveau dossier interroge sur la manière dont l’État mène ses grands projets. Cette fois, c’est le futur aéroport de Bouyouni qui est concerné. En cause : une étude préalable agricole qui n’était toujours pas disponible lorsque les Mahorais ont été invités à donner leur avis sur le projet.
Dans un communiqué publié ce mardi, et titré « Acte I : L’usine de dessalement de Mayotte. Acte II : Aéroport de Bouyouni ? », Said Omar Oili alerte sur ce qu’il considère comme une nouvelle fragilité dans la procédure.
300 hectares et une centaine d’agriculteurs concernés

Le projet du nouvel aéroport porté par la Direction générale de l’Aviation civile (DGAC), fait couler beaucoup d’encre depuis plusieurs mois. La future piste longue doit s’implanter entre Bouyouni et M’Tsangamouji, sur un terrain d’environ 300 hectares.
Mais derrière les chiffres, il y a surtout des terres agricoles et des exploitants directement concernés, avec une centaine d’agriculteurs qui pourraient être touchés par le projet. C’est dans ce contexte, que l’article L.112-1-3 du Code rural et de la pêche maritime entre en jeu. Son rôle est de faire l’état des lieux de l’agriculture dans le secteur, mesurer les conséquences du chantier et prévoir les mesures pour éviter, réduire ou compenser les pertes pour les exploitants.
Au-delà de l’impact foncier, le sénateur dénonce aussi un flou financier total, soulignant qu’aucun rapport sur la question de la compensation financière des professionnels concernés n’a été rendu public à ce jour.
De plus, lors de l’enquête publique sur le projet d’aéroport, organisée du 8 juin au 24 juillet dernier, cette étude n’était pas disponible.
Le préfet reconnaît que l’étude n’était pas encore disponible
Le 30 juin, alors que l’enquête publique est toujours en cours, le sénateur mahorais va interpeller le préfet de Mayotte, Frédéric Poisot, sur l’absence de cette étude. Il dit avoir eu un retour le 24 août, soit près d’un mois après la fin de l’enquête.

Dans son courrier, le préfet écrit : « Je vous informe que cette étude n’ayant pas encore été déposée auprès de la DAAF (…) je ne suis pas en capacité de vous la communiquer ». Le délégué du Gouvernement précise qu’il la transmettra ultérieurement, ainsi que l’avis qu’il rendra après consultation de la Commission départementale de préservation des espaces naturels, agricoles et forestiers (CDPENAF).
Donc pendant que le public donnait son avis, l’étude censée mesurer son impact sur l’agriculture n’avait même pas encore été transmise à la commission chargée de l’examiner ! Est-ce que cela peut remettre en cause la validité de l’enquête publique ? Pour Saïd Omar Oili, ces questions doivent être posées dès maintenant, avant que le projet n’entre dans une nouvelle phase.
Après Ironi Bé, le même scénario ?
Le rapprochement du sénateur avec l’affaire d’Ironi Bé n’est pas anodin. Le 31 juillet 2026, le tribunal administratif de Mayotte suspendait l’autorisation environnementale de l’usine de dessalement d’Ironi Bé. Une décision qui a mis en pause, pour le moment, un chantier important et prioritaire face aux besoins en eau de l’île.
En juin 2025, l’Inspection générale de l’environnement et du développement durable (IGEDD) avait pourtant déjà mis en garde contre le fait d’aller trop vite dans les procédures. Dans son rapport, l’IGEDD écrivait notamment que « vouloir raccourcir les procédures réglementaires par des procédures d’urgence civile ne permet pas en fait de gagner du temps de manière significative sur les projets structurants ». Les inspecteurs estimaient au contraire que le respect des procédures permettait de sécuriser les projets dans la durée et d’éviter certains problèmes par la suite.
Pour Saïd Omar Oili, le dossier de Bouyouni doit donc être regardé de près. Pas question, selon lui, de laisser s’installer une nouvelle fragilité juridique qui pourrait conduire demain à un nouveau contentieux.
Le sénateur demande des explications au juge administratif

Le sénateur a donc décidé de prendre les devants. Le 28 septembre dernier, il a écrit à Jean-Michel Laso, président des tribunaux administratifs de La Réunion et de Mayotte, pour lui demander si l’absence de l’étude agricole pendant l’enquête publique pouvait poser un problème juridique.
Sa question est précise : « Je souhaiterais savoir si, au regard des dispositions précitées, l’absence d’étude préalable agricole au moment de l’enquête publique était susceptible d’affecter la régularité de celle-ci », écrit-il. Il demande également si cette absence pourrait avoir des conséquences sur les décisions administratives qui seront prises pour permettre la réalisation du projet.
Reste à savoir ce que cette absence signifie au niveau de la justice, car si le tribunal considère que cette pièce aurait dû être accessible au public à ce moment-là, le projet d’aéroport de Bouyouni pourrait devoir repasser par la case juridique avant de pouvoir décoller.
Shanyce MATHIAS ALI.


