Elles créent, développent, recommencent tout, parfois après avoir tout perdu. À Mayotte, les femmes représenteraient plus de la moitié des créateurs d’entreprises. Mais cette présence ne suffit pas à effacer les difficultés rencontrées dans les parcours entrepreneuriaux. Une enquête menée au mois de février 2026 par la BGE auprès de femmes entrepreneures met notamment en évidence les difficultés d’accès au financement et la prise en compte insuffisante de la maternité et de la charge mentale. Doté de 390.000 euros sur trois ans, le Plan d’Action Régional pour l’Entrepreneuriat Féminin (PAREF) veut pouvoir agir sur ces freins.
Une réalité entrepreneuriale déjà largement féminine

« Cela fait cinq mois que je suis là. On devrait avoir terminé d’en parler et pourtant non. Ici plus qu’ailleurs on a besoin de le crier », a lancé, jeudi 24 septembre après-midi, le préfet de Mayotte, Frédéric Poisot, lors de la signature du Plan d’Action Régional pour l’Entrepreneuriat Féminin, à la préfecture de Mamoudzou. Le chiffre qu’il avance donne immédiatement la mesure de cette présence. « Plus de 50% des entreprises ici sont créées par des femmes », lâche-t-il.
L’enjeu du PAREF n’est donc pas de faire entrer les femmes dans un monde entrepreneurial où elles seraient absentes, car elles y sont déjà, mais il s’agit plutôt de répondre aux difficultés qui peuvent empêcher leurs activités de se développer, de se structurer, et surtout de durer. Le plan 2026-2028 est issu d’une dynamique partenariale réunissant représentants de l’Etat, élus et acteurs engagés. Il prévoit notamment de renforcer l’accompagnement, de faciliter l’accès au financement, de soutenir la structuration et la pérennisation des projets et de favoriser le développement des activités.

Pour Frédéric Poisot, le territoire dispose d’un potentiel important. « À Mayotte, il y a une énergie et une volonté de faire », estime-t-il, après cinq mois à la tête du 101ème département français. Le préfet raconte avoir été frappé, à son arrivée sur l’île, par « le nombre de talents qui existent dans cette île, des gens qui ont des envies des capacités et qui sont freinés par des problèmes et parfois simplement parce qu’ils n’osent pas ». Il pointe notamment chez des femmes ayant un projet d’entreprenariat « trop de freins personnels et de l’autocensure ». Mais les difficultés évoquées au cours de la rencontre dépassent largement la seule question de la confiance en soi.
Financement, maternité et charge mentale

Sonia Anli, directrice de la BGE, a présenté une enquête menée au mois de février 2026 auprès de 44 femmes, sur appui de 34 questionnaires. Les répondantes âgées de 25 à 44 ans, sont actives dans le commerce. Parmi elles, 73 % d’entre elles déclarent être mères de famille.
Les réponses recueillies font alors ressortir plusieurs difficultés, notamment en matière de financement. 76 % des femmes interrogées déclarent avoir des difficultés à accéder aux financements nécessaires, notamment pour disposer d’un capital de départ. Elles sont également 79 % à souhaiter davantage d’écoute et de soutien financier.
L’enquête met aussi en évidence la place de la maternité et de la charge mentale dans leurs parcours. 68 % des répondantes estiment que les dispositifs existants ne prennent pas suffisamment en compte ces réalités familiales, qui pourtant empiètent sur le vie professionnelle. Ces résultats permettent ainsi de mieux cerner les besoins auxquels le PAREF doit apporter des réponses « opérationnelles et coordonnées ».
Les difficultés ne s’arrêtent toutefois pas au lancement d’une activité. Nadia Boinadi, fondatrice de Maore Puzzle, a notamment témoigné des problèmes de financement qu’elle rencontre, mais aussi des démarches douanières. « Je m’attendais pas à payer aussi cher à la douane, pour le dédouanement, juste pour des jeux », raconte-t-elle avec un rire amer.
Après la création, la question de la pérennité

Le plan mobilisera 390.000 euros sur trois ans. Son pilotage doit associer décision, coordination, évaluation et amélioration continue. Le calendrier prévoit dès le 25 septembre un soutien aux projets en phase opérationnelle pour l’année 2026. Un appel à projets doit ensuite être ouvert entre les mois de juin et de juillet 2027.
L’ambition affichée est de faire de l’entrepreneuriat un levier d’autonomie économique, de réduction des inégalités et d’insertion professionnelle. Mais les discussions de cette journée ont aussi rappelé que l’activité économique ne peut être complètement séparée des conditions sociales dans lesquelles elle se construit.
Le préfet a notamment choisi d’évoquer les violences sexuelles et sexistes faites aux femmes sur l’île. « Beaucoup de mamans sont venues me voir pour en parler », a-t-il déclaré. « Certes il y a une libération de la parole, mais il y a aussi un nombre de faits qui augmentent, et il faut en parler. C’est un des grands enjeux des territoires ». Puis, avec émotion, il a ajouté. « On ne peut pas se dire que 50% des entreprises sont créées par des femmes et ne pas avoir une pensée pour celles qui souffrent ».
La remarque fait le lien entre autonomie économique et réalité sociale. Pour les partenaires du PAREF, l’enjeu n’est pas seulement d’augmenter le nombre de créations d’entreprises, mais de permettre aux femmes qui entreprennent de disposer des conditions nécessaires pour maintenir leur activité.

Le parcours de Jane Jaquin illustre cette fragilité. Lauréate pour Mayotte du concours « 101 femmes entrepreneures 2026 », porté par le ministère chargé de l’Égalité entre les femmes et les hommes et Bpifrance, elle évolue dans le secteur de la mode. Lorsqu’elle se lance, on lui dit : « Prends ta place ». Mais, « en tant que cheffe de projet, il n’y avait pas de place », raconte-t-elle. Elle commence alors par créer un atelier destiné à accompagner les jeunes créateurs de mode, autour du marketing, de la création de marque et du produit. « Mais on ne comprenait pas ce que je faisais, donc j’ai créé ma marque de prêt à porter », explique-t-elle.
Son activité prend forme. Elle est sélectionnée pour la Fashion Week de Dar es Salaam en Tanzanie et ouvre une boutique en juillet 2024. Mais quelques mois plus tard, le 14 décembre, le cyclone Chido détruit sa boutique et son atelier. « Je perds tout la boutique et l’atelier ». Elle envisage alors d’arrêter. Elle sollicite finalement la BGE pour un nouveau projet. Son département lui dit. « On croit en toi vas-y continue ». Elle se tourne ensuite vers Initiative Mayotte et rebondit quelques mois plus tard.
Son parcours dit ce que recouvre, concrètement, la pérennité d’une entreprise à Mayotte. recommencer lorsque l’activité disparaît, retrouver des financements, des soutiens et les moyens de repartir. À son amie qu’elle citait lors de son discours face au préfet, qui lui disait, « les femmes donnent la vie donc qu’est-ce qu’on ne peut pas faire ? On peut tout faire », Jane Jaquin a choisi de répondre par des actes. Le PAREF entend désormais donner à ces parcours des moyens pour durer. Reste à savoir si les 390.000 euros mobilisés sur trois ans permettront de dépasser les obstacles que les entrepreneures décrivent depuis déjà longtemps.
Mathilde Hangard


