Sur l’île aux parfums, un mariage ne se résume pas à une seule journée. Les festivités peuvent s’étaler sur plusieurs jours, avec le manzaraka comme l’un des moments les plus attendus. Dernière étape du « harussi », le mariage traditionnel, cette cérémonie accompagne le marié jusqu’à la demeure nuptiale.
Pour l’occasion, les femmes revêtent leur plus beau salouva et se parent notamment de henné et de bijoux en or. Colliers de fleurs, chants, danses, mbiwi ou debaa et liasses de billets font partie de cette journée où les deux familles se retrouvent et où la mariée occupe une place centrale.
Une tradition qui reste très familiale
Pour Maria Madi, qui a participé au manzaraka de son fils et souhaite prochainement le faire pour sa fille, ce qui n’a pas changé est justement cette place de la famille. « C’est la famille de la femme qui accueille chez elle la famille du marié et puis en retour l’époux et ses proches donnent de l’or, des cadeaux et de l’argent », rappelle-t-elle. De la préparation des repas à l’accueil des invités, chacun participe.

Elle se souvient pourtant d’une époque où les préparatifs étaient moins lourds. « À mon époque, c’était moins stressant qu’aujourd’hui et chacun faisait un peu à sa guise car il n’y avait pas les réseaux sociaux. Avant, il n’y avait pas de manzaraka, pas d’histoire de 12 cageots de boissons pour la belle-mère, pas de tableau d’argent », raconte-t-elle.
Pour autant, elle ne voit pas la tradition disparaître chez les jeunes. En effet, chaque été, certains d’entre-eux rentrent à Mayotte pour célébrer leur manzaraka, tandis que d’autres organisent la cérémonie à La Réunion ou en Hexagone. Les habitudes changent aussi dans la manière de recevoir les invités, là où l’on mangeait autrefois principalement assis sur des nattes, certaines familles installent aujourd’hui de petites tables, parfois fabriquées à partir de palettes, avec des coussins et une décoration plus travaillée.
Elle rappelle aussi que le mariage traditionnel mahorais ne se limite pas au manzaraka. Madjiliss, chigoma ou mbiwi font aussi partie des festivités, avant ou après la cérémonie. « C’est important car c’est la tradition. Comme nos ancêtres nous ont transmis les leurs, nous transmettons les nôtres à nos enfants. C’est comme ça qu’elles survivent ».
Plus de 20.000 euros pour un manzaraka

Derrière les danses et les repas partagés, le manzaraka représente aussi une dépense importante pour les familles. Le coût exact d’un grand mariage reste difficile à établir, mais les dépenses peuvent atteindre plusieurs dizaines de milliers d’euros entre les chapiteaux, les repas, les boissons, les tenues, la décoration et les différents prestataires. La somme et les bijoux donnés à la mariée au cours des danses représentent également une part importante du budget côté garçon.
Rayana, qui s’est mariée religieusement en 2024 avant de prendre le temps de préparer son manzaraka, est partie avec un budget de plus de 20.000 euros, auquel s’est ajoutée l’aide financière de ses proches. « En tant que fille aînée, je savais que j’allais faire un manzaraka pour honorer ma mère et marquer mon mariage dans la société. J’avais ma vision de ce que je voulais faire pour mon moment spécial et je voulais mettre le plus d’argent possible de côté pour éviter les dettes », confie-t-elle.
Chez elle aussi, tantes, cousins, oncles, frères et sœurs, ont pris part aux préparatifs, notamment pour la cuisine et l’organisation. « Toute la famille met la main à la pâte ! Heureusement, c’est un peu moins stressant de pouvoir déléguer à des personnes de confiance ».

Chaque membre de la famille peut avoir une tâche précise. Les hommes s’occupent notamment de la préparation et de la cuisson des viandes. Les femmes prennent en charge les pâtisseries et les plats servis avec les viandes, comme le riz au coco, le pilao, les bananes, en plus de la logisitique.
Le financement repose en partie sur l’entraide familiale et les tontines, un système ancien qui reste utilisé pour réunir les sommes nécessaires. Le chicoa ou le mtsango permettent à plusieurs personnes de cotiser, avant que chacune récupère à son tour la somme mise en commun. Pendant les mariages, cette épargne collective représente un soutien important pour les familles.
Une période forte pour les professionnels
Pour les professionnels qui travaillent autour des mariages, cette période est aussi synonyme de forte activité. Sarmada, couturière, explique que les prestations s’enchaînent entre mai et fin août. « Mon carnet est plein ! », indique-t-elle, entre les tenues des mariés, des invités, celles des danseuses et les vêtements préparés pour les différents groupes qui se produisent pendant les festivités.

Cette activité concerne également l’approvisionnement de l’île. Les préparatifs demandent de grandes quantités de denrées alimentaires, de boissons et d’autres produits, dont une partie arrive par fret maritime. Les périodes de célébration entraînent donc une hausse des besoins pour les commerçants.
Malgré les dépenses et la pression que peut représenter l’organisation d’un manzarka, la tradition continue donc d’attirer les jeunes générations. Les cérémonies évoluent, mais le principe reste le même : réunir les familles. « Le manzaraka va continuer car il évolue avec le temps et s’adapte aux générations », rappelle Maria Madi.
Shanyce MATHIAS ALI.


