Pendant huit ans, Malika Bouti a reçu des femmes, des hommes, des adolescents et des familles dans les centres de protection maternelle et infantile de Mayotte. À quelques mois de la retraite, la conseillère conjugale et familiale souhaite transmettre la mémoire d'un métier discret, où l'écoute devient parfois le premier rempart contre les violences.

« Les gens viennent toujours avec une demande, pas avec un problème » : huit ans à écouter les blessures des familles à Mayotte

Pendant huit ans, Malika Bouti a reçu des femmes, des hommes, des adolescents et des familles dans les centres de protection maternelle et infantile de Mayotte. À quelques mois de la retraite, la conseillère conjugale et familiale souhaite transmettre la mémoire d'un métier discret, où l'écoute devient parfois le premier rempart contre les violences.

Sa voix arrive avant le reste. Légèrement éraillée, un peu cassée, elle oblige presque à ralentir. Rien ne semble pressé chez Malika Bouti. Les mots sont choisis, pesés. Elle cherche parfois la formulation la plus juste, s’interrompt quelques secondes, reprend. Dans son bureau, le silence n’est jamais un vide : il fait partie de la rencontre.

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Conseillère conjugale et familiale au Département-Région de Mayotte, Malika Bouti accompagne des femmes, des hommes, des couples et des mineurs confrontés à des difficultés affectives, relationnelles ou à des violences, depuis huit ans sur le 101ème département français. Photographie / DR.

Depuis huit ans, cette conseillère conjugale et familiale du Département-Région de Mayotte reçoit celles et ceux qui franchissent la porte des institutions sanitaires et sociales, avec une inquiétude, une question, une souffrance ou un choix difficile à faire. Des mineurs, des couples, des femmes enceintes, des familles, des personnes en situation de handicap. Toutes trouvent la même disponibilité.

Son métier, résume-t-elle immédiatement, consiste à « écouter, informer, orienter ». Puis elle ajoute : « Cela tourne autour du cycle de la vie des personnes. On propose des entretiens individuels, des entretiens de couple ou en famille. Je reçois tous les publics, du mineur à la famille ».  Trois verbes. Une mission immense.

À quelques mois de son départ à la retraite, elle n’a pas souhaité raconter sa carrière pour parler d’elle-même. Elle veut surtout laisser une trace d’un métier que beaucoup connaissent mal, alors même qu’il accompagne les violences conjugales, les conflits familiaux, les séparations, les grossesses précoces, les demandes d’interruption volontaire de grossesse ou encore les traumatismes laissés par les parcours de vie.

Derrière chaque entretien, une vie qui cherche un appui

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Au-delà des entretiens individuels, les conseillers conjugaux et familiaux interviennent auprès de tous les publics, notamment des enfants et des adolescents, pour aborder les relations, le consentement, les émotions et la santé sexuelle.

Avant de devenir conseillère conjugale et familiale, Malika Bouti était éducatrice spécialisée. Si elle s’est orientée vers cette profession, c’est d’abord par engagement. « Je faisais beaucoup de bénévolat et j’ai rencontré des femmes qui étaient seules face aux difficultés de la vie, à la précarité, aux violences qu’elles subissaient. C’est difficile quand tu dois élever des enfants, que tu n’as jamais travaillé et que tu te retrouves seule ». 

Cette rencontre avec la vulnérabilité a façonné sa manière d’exercer. Aujourd’hui encore, elle refuse de réduire les personnes qu’elle reçoit à leur difficulté du moment. « J’accompagne dans toutes les étapes de la vie affective et relationnelle : du début de la relation jusqu’à une rupture, un décès, une séparation, un conflit. On va s’intéresser à la personne victime de violences conjugales et intrafamiliales. Nous, on fait du psycho-social, on s’appuie sur les ressources des personnes pour les aider à élaborer la pensée ». Dans son discours, un mot revient souvent : accompagner. Jamais sauver. Jamais décider. Accompagner. Cette nuance résume toute une philosophie professionnelle.

« Une demande », jamais « un problème » 

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Les entretiens se déroulent en toute confidentialité. « Les gens viennent toujours avec une demande et pas avec un problème », résume Malika Bouti.

Au fil de l’entretien, une phrase surgit comme un manifeste. « Les gens viennent toujours avec une demande et pas un problème. Pour moi, un problème, il faut le résoudre, alors qu’une demande, c’est plus complet ». 

Cette différence de vocabulaire dit beaucoup de sa manière de regarder les autres. Une jeune fille mineure demande une IVG ? L’entretien ne s’arrête pas à une procédure médicale. « Je vais m’assurer qu’il y a consentement (…) parfois dans un entretien ça marche, parfois non. Dans cet entretien psycho-social, je dois repérer les difficultés. Est-ce qu’elle a besoin d’aide alimentaire ? Je vais faire un point avec des associations. Une difficulté peut en cacher une autre ». 

Le travail consiste autant à écouter ce qui est exprimé qu’à comprendre ce qui reste enfoui. Les entretiens deviennent alors un point d’entrée vers d’autres formes d’accompagnement : protection de l’enfance, soutien psychologique, aide sociale, accès aux droits ou orientation médicale.

Après Chido, les blessures invisibles

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Après le passage du cyclone Chido, de nombreux entretiens ont fait ressurgir d’anciens traumatismes. « Les personnes parlaient de leurs difficultés mais pas du cyclone », raconte Malika Bouti. Mathilde Hangard / JDM.

Le cyclone Chido, qui a frappé Mayotte le 14 décembre 2024, a profondément marqué son exercice. Lorsque les premiers entretiens reprennent, en janvier 2025, Malika Bouti s’attend à entendre des récits de maisons détruites ou de pertes matérielles.

Il se passe autre chose. « Les personnes parlaient de leurs problèmes et de leurs difficultés mais pas du cyclone. Elles ne disaient pas qu’elles n’avaient plus de maison. Il y avait de gros psychotraumatismes, des violences, des viols vécus dans l’enfance ou le passé. Tout cela est remonté à la surface après le cyclone ».  Comme si la catastrophe avait fissuré des silences beaucoup plus anciens. Dans ces moments-là, le métier dépasse largement le cadre de la vie conjugale. Il devient un lieu où des traumatismes longtemps enfouis trouvent enfin une possibilité d’être nommés.

Protéger sans rompre la confiance

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Médecins, sages-femmes, éducateurs, associations, protection maternelle et infantile… Le métier de conseiller conjugal et familial repose sur un travail permanent de coordination entre acteurs sanitaires et sociaux. Mathilde Hangard / JDM.

Certaines confidences obligent aussi à agir. Lorsqu’un mineur est en danger, le signalement s’impose. « C’est important de les faire. Surtout pour protéger les mineurs. On est dans l’obligation au niveau de la loi de faire des signalements ». Mais elle refuse que cette obligation détruise la relation de confiance. « Je laisse toujours une porte ouverte aux jeunes, aux mineurs, en disant : « Je te crois et si tu as besoin, on peut en reparler. ». 

Puis elle ajoute une phrase qui résume sa pratique : « Je peux dire à une jeune fille : je te comprends mais je suis inquiète pour toi aussi. Pas pour la faire culpabiliser ou lui faire peur, mais pour que les jeunes aient leur place aussi, intègrent mes émotions et se sentent à égalité avec moi. On est humains. L’échange doit être humain, posé à égalité, dans la confiance ». Cette égalité, elle y revient souvent. Dans son bureau, chacun doit pouvoir retrouver une place de sujet.

Huit ans pour comprendre Mayotte

Mayotte, les violences conjugales et intrafamiliales s’entremêlent parfois avec des pressions familiales et sociales. Une réalité que Malika Bouti dit avoir appris à appréhender au fil de ses huit années d’exercice sur le territoire.(illustration)

Lorsqu’elle arrive sur le territoire, elle découvre une société dont elle ne connaît ni les équilibres ni les codes. Plutôt que d’appliquer des recettes apprises ailleurs, elle choisit d’observer. « Je ne suis pas arrivée de métropole en disant que je connaissais mieux. Je suis venue avec mes valeurs et mon engagement mais j’ai pris le temps de comprendre ce qu’était Mayotte, ce que représentait son ADN, pour mieux être au service des personnes, comprendre la culture, la religion. Je lis encore des articles, je lis des romans, je prends le temps ». 

Ce temps consacré à comprendre le territoire lui paraît indispensable. Dans les situations qu’elle rencontre, les violences s’entremêlent parfois avec les normes sociales, les pressions familiales ou les représentations de la sexualité.

« Les différences sont surtout autour de la sexualité et des violences. Quand une jeune mineure est enceinte, parfois les familles préfèrent la marier de force, s’arranger avec l’autre famille. La famille met la pression ». Le mot revient plusieurs fois : pression. « Ce qu’il faut réduire, c’est cette pression dont sont victimes les jeunes sur leur sexualité, leur corps, leur vie, leur liberté ». 

Une parole qui commence à se libérer

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Information sur les violences, contraception, IVG, consentement… La prévention constitue une part importante du travail des conseillers conjugaux et familiaux en lien avec l’ensemble des professionnels du médico-social. Mathilde Hangard / JDM.

Malika Bouti observe pourtant des évolutions. Lorsqu’elle est arrivée à Mayotte, les grossesses précoces la frappaient particulièrement. Aujourd’hui, les demandes d’IVG occupent davantage son activité et les IVG médicamenteuses se développent progressivement dans les centres de protection maternelle et infantile (PMI). Surtout, elle constate que la parole circule davantage. « J’ai remarqué que maintenant la parole se libère de plus en plus. Cela ne s’est pas fait comme ça. Il y a eu un gros travail collectif ». 

Elle cite notamment le collectif CIDE, d’autres associations, institutions, campagnes de communication, et nouvelles instances de coordination. Mais elle reste lucide. « Il manque des maillons. Ce qui manque beaucoup ici, c’est de l’organisation et de la coordination. Il faut que tout soit articulé comme un wagon et qu’on aille de l’un à l’autre, mais ensemble ».

Son métier, explique-t-elle, n’a de sens que dans cette articulation permanente avec les autres professionnels. « On n’est pas des travailleurs sociaux comme les autres. On est à la frange entre le médical et le social. C’est du médico-social pour informer et orienter les personnes ». 

« Je reçois aussi beaucoup » 

À la fin de l’entretien, la conversation quitte les procédures et les dispositifs. Elle devient plus personnelle.

Pourquoi était-il important de parler aujourd’hui ? Malika Bouti sourit. « Mayotte m’a accueillie dès que je suis arrivée. Je voulais aller au-delà d’aider les personnes. Bien sûr, je les aide, mais pas que ça. On dit beaucoup, en tant que travailleur social : « j’ai donné ». D’accord. Mais on reçoit aussi. Il ne faut pas oublier ça. On reçoit tous les jours. Souvent, je finis ma journée et je me dis : waouh, qu’est-ce que c’est beau. Quand je me lève le matin, je me dis que c’est génial ce que je fais. Je sais que ça va être difficile mais je me sens utile. Je suis réconciliée dans ma fonction et mon travail psycho-social. C’est un bilan positif ». 

Puis sa voix retrouve sa consistance. « C’est une mission profondément humaine, encore plus à Mayotte. Elle a donné du sens à mon engagement. Je leur dis aux gens : merci. Maharaba. Ici, ils sont dans un endroit sécurisé avec moi. S’ils sont en danger, j’ai une obligation de faire des signalements. Mais d’abord, j’instaure une relation de confiance ». 

Elle marque une dernière pause. « Je crois beaucoup à l’engagement et à l’humanité dans ce travail-là. Tu ne peux pas mettre de côté cela. J’ai rencontré de belles personnes dans mes entretiens mais aussi des partenaires, des gens formidables… et même dans le journalisme, c’est magnifique ». 

À quelques mois de la retraite, Malika Bouti ne laissera pas seulement derrière elle des dossiers ou des rendez-vous. Elle laissera une manière d’exercer, qui consiste à considérer que derrière chaque demande se trouve une personne entière, digne d’être écoutée avant d’être orientée. Dans un territoire souvent raconté à travers ses urgences, où les sujets sont mouvementés par les crises successives, cet engagement discret est certainement son héritage le plus précieux.

Mathilde Hangard

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