Au Sénat, élus, chefs d’entreprise et responsables publics ont confronté leurs analyses sur l’avenir économique des Outre-mer, mardi 28 avril. Entre dispositifs financiers multiples, difficultés de coordination et débat sur la compétitivité, les intervenants ont esquissé les contours d’un système à repenser en profondeur.
De l’argent mais pas assez de « volonté » : le diagnostic d’Hervé Mariton

La séance s’ouvre sur un constat sans détour d’Hervé Mariton, président de la Fédération des entreprises des Outre-mer (Fedom). D’emblée, il refuse de réduire les difficultés des territoires ultramarins à une simple question de moyens financiers.
Pour lui, le problème est ailleurs : « La nation, l’État engagent pour les Outre-mer des moyens importants. Mais il y a un problème de volonté ». Cette « volonté » manquante ne concerne pas seulement l’investissement, mais aussi la capacité de l’État à traiter des enjeux structurants : sécurité économique, lutte contre le travail informel, délais de paiement, ou encore cohérence des politiques publiques.
Il évoque ainsi « la résignation face au travail informel », mais aussi « des délais de paiement qui dérapent », y compris dans certaines collectivités et établissements publics. Pour lui, ces dysfonctionnements créent un environnement défavorable à l’investissement, qui affaiblit l’impact réel des aides publiques.
Trop de dispositifs, pas assez de pilotage
Hervé Mariton revient également sur un point central du débat : la multiplication des outils de soutien économique. Selon lui, les dispositifs fiscaux et sociaux actuels ont un avantage majeur : leur stabilité relative. Mais il met en garde contre une tentation croissante de les remplacer par des mécanismes plus pilotés, comme les appels à projets ou les subventions directes.
« Le risque de micro-management », explique-t-il, serait de transformer des dispositifs relativement lisibles en systèmes complexes et moins accessibles, notamment pour les PME. Il défend ainsi une logique de « politique de guichet », qu’il juge imparfaite mais plus efficace dans un environnement où la visibilité est essentielle pour les investisseurs.
Une économie ultramarine confrontée à la concurrence mondiale
Le ton change avec l’intervention de Patrick Vial-Collet, président de l’Association des chambres de commerce et d’industrie des Outre-mer. Son analyse se concentre sur un point précis : l’intégration des territoires ultramarins dans un marché désormais totalement ouvert. « Nous devons être dans un environnement économique que l’on doit intégrer de par l’aspect concurrentiel et l’aspect marché », affirme-t-il.
Pour lui, la transformation majeure vient de la transparence des prix, accélérée par Internet. Les économies ultramarines ne sont plus protégées par la distance ou les différences monétaires. Dans ce contexte, la compétitivité n’est plus un choix mais elle devient un impératif. Il prend un exemple concret : certains secteurs industriels ou commerciaux ne peuvent survivre durablement si leurs coûts restent structurellement plus élevés que ceux de leurs concurrents régionaux.
Déficit de rentabilité ou manque d’investissement ?
Toujours selon Patrick Vial-Collet, le cœur du problème est rarement technique ou administratif. Il est surtout économique. Il interroge directement le modèle : « Si le capital ne vient pas, pourquoi ne vient-il pas ? ».
Pour lui, la réponse tient à un manque de perspectives de rentabilité et à un différentiel de coûts structurel, notamment sur le travail et la logistique. Les dispositifs de défiscalisation ont permis de compenser une partie de ces handicaps, mais ils ne suffisent pas à eux seuls à créer une dynamique autonome.
Fonds à impact : une nouvelle étape dans le financement des Outre-mer

C’est dans ce contexte que Hervé Tonnaire, directeur régional Pacifique de la Banque des territoires, détaille les évolutions en cours du financement public et parapublic. Il insiste sur la diversité des outils déjà mobilisés : « France 2030 », sociétés d’économie mixte, investissements directs, fonds propres injectés dans des sociétés de projets.
Mais surtout, il met en avant une innovation majeure : la création d’un fonds d’investissement à impact dédié aux Outre-mer. Selon ses indications, ce fonds pourrait être doté d’environ 30 millions d’euros, avec un effet de levier pouvant atteindre « 120 à 180 millions d’euros », afin d‘orienter les capitaux vers des projets, certes plus complexes mais stratégiques, notamment dans les filières émergentes ou l’économie sociale et solidaire (ESS).
Déchets, énergie, numérique… des filières à structurer

Dans son intervention, Hervé Tonnaire insiste sur un point souvent sous-estimé : la structuration des filières. Le cas des déchets est particulièrement révélateur. Il parle d’un enjeu à la fois sanitaire, économique et environnemental : « un problème de santé publique, un problème d’attractivité du territoire et un problème de développement économique ».
Mais il insiste sur la nécessité d’une stratégie globale par territoire, intégrant recyclage, valorisation énergétique et circuits courts. Au-delà des déchets, il évoque aussi les énergies renouvelables, le numérique ou encore certaines activités industrielles émergentes, déjà visibles à La Réunion ou en Guyane.
Le sujet qui fâche : la coordination des financements
Un autre point de blocage majeur apparaît dans les interventions : la coordination des dispositifs de financement. Patrick Vial-Collet décrit un système fragmenté, où les délais d’instruction s’accumulent. Un projet peut mobiliser simultanément FEDER (Fonds européen de développement régional), crédit d’impôt, aides locales et financement bancaire.
Mais chaque dispositif suit son propre calendrier. Résultat : « Un dossier FEDER peut durer un an, un an et demi », tandis que les pièces demandées deviennent rapidement obsolètes. Sa proposition est claire : confier le suivi des projets à une structure de coordination, idéalement sous l’autorité du préfet, afin d’éviter les blocages en chaîne.
« Il faut un parcours de l’entrepreneuriat »

Sur ce point, Dominique Vienne, vice-président de la CPME (Confédération des petites et moyennes entreprises) en charge des Outre-mer, apporte une lecture plus globale. Pour lui, le problème n’est pas seulement administratif, mais structurel : l’absence de parcours lisible pour les entrepreneurs.
Il insiste sur la nécessité de « conventionnements » entre acteurs publics et privés afin de créer un véritable continuum, de la création d’entreprise jusqu’à sa transmission. Selon lui, « la pléthore de dispositions fait qu’à un moment donné, il y a un déficit d’efficience ». Dans les Outre-mer, ajoute-t-il, la difficulté n’est pas le manque de dispositifs, mais leur dispersion. « Il faut un parcours de l’entrepreneuriat », a-t-il défendu.
Former, orienter, anticiper : éviter les métiers en tension
Dominique Vienne alerte également sur un risque croissant : le décalage entre les besoins économiques et les politiques de formation. Il évoque des travaux en cours sur les métiers en tension, qui pourraient conduire à recourir à de la main-d’œuvre extérieure faute de ressources locales suffisantes.
Pour éviter cela, il plaide pour une meilleure articulation entre universités, État et entreprises. « Il faut une mise en système », résume-t-il, afin d’aligner formation, emploi et développement économique.
Une économie ultramarine trop dépendante de la commande publique
Plusieurs interventions soulignent également la dépendance des économies ultramarines à la commande publique. Cette dépendance pose deux problèmes : elle fragilise les entreprises face aux cycles budgétaires, et elle limite l’émergence d’un secteur privé suffisamment robuste.
La question de la compétitivité revient alors en arrière-plan : sans réduction des surcoûts structurels, difficile pour les entreprises locales de s’imposer face à la concurrence régionale ou internationale. La question du logement social est également abordée sous l’angle du financement. Hervé Tonnaire évoque des pistes d’évolution, notamment une articulation plus fine entre prêts à long terme, fonds européens et dispositifs existants comme le livret A. Il cite des expérimentations permettant de neutraliser le coût des intérêts pour maintenir la viabilité économique des opérations.
Un système à rendre lisible pour être efficace
Au fil des interventions, une ligne de fond se dessine : les Outre-mer disposent de nombreux outils de financement, mais leur efficacité reste limitée par des problèmes de coordination, de stabilité et de compétitivité. Hervé Mariton insiste sur le besoin de continuité des politiques publiques. Patrick Vial-Collet alerte sur la réalité du marché mondial. Hervé Tonnaire met en avant les nouveaux instruments financiers. Dominique Vienne appelle à structurer un véritable parcours entrepreneurial.
Au-delà des dispositifs techniques, le débat met en lumière une question simple mais centrale : comment rendre lisible et cohérent un système économique ultra fragmenté ?Entre fonds d’investissement, aides fiscales, financements européens et interventions publiques, les outils existent. Mais leur articulation reste fragile. Dans cette salle du Sénat, une idée revient comme un fil conducteur : ce n’est pas seulement l’argent qui manque aux Outre-mer, mais la capacité à transformer cet argent en dynamique durable.
Mathilde Hangard


