Penser la médecine là où les droits et les parcours vacillent. Placée cette année sous la thématique « Aux lisières du soin, des droits et des parcours », la 5e édition du Colloque Mayotte en Santé s’est ouverte ce mardi matin dans l’amphithéâtre de la Technopole de Dembéni. Co-présidée par le professeur Loïc Epelboin (infectiologue au CHU de Guyane et président du comité scientifique) et le docteur Mohamadou Niang (chef de l’Unité des maladies infectieuses et tropicales du CHM), la manifestation est devenue en quelques années le plus important colloque médical transultramarin.
« En 2022, avec Moncef Mouhoudhoire de l’association Nariké M’sada, nous nous demandions si un tel événement devait se tenir à Paris pour réunir tout le monde, se souvient le Pr Loïc Epelboin. Mais il était vital de l’ancrer ici. Aujourd’hui, des experts de Guyane, de La Réunion, des Comores, de Madagascar, de Maurice et de métropole viennent confronter leurs pratiques. Mayotte n’a pas seulement vocation à recevoir des leçons : ses soignants ont développé une expertise de terrain exemplaire, capable d’inspirer les autres territoires. »
Dépolitiser le risque infectieux
Au cœur des sessions scientifiques, l’actualité épidémiologique occupe le devant de la

scène. Après avoir surmonté le choléra en un temps record en 2024 et fait face au cyclone Chido, les autorités sanitaires mahoraises doivent composer avec la résurgence du paludisme autochtone, la circulation du chikungunya et la surveillance active du Mpox. Sur la gestion du paludisme, la délégation guyanaise a partagé son modèle « hors les murs » : des équipes mobiles qui délivrent les traitements directement dans les habitations pour éviter les perdus de vue chez les populations en grande précarité, une approche dont Mayotte cherche aujourd’hui à s’inspirer.
Le colloque a également été l’occasion pour les spécialistes de tordre le cou aux instrumentalisations. Face aux discours alarmistes agitant la menace d’une arrivée imminente du virus Ebola via les flux migratoires, le Pr Epelboin a tenu à remettre les pendules à l’heure. « Il faut avoir des protocoles d’alerte, certes, mais le risque réel d’introduction d’Ebola à Mayotte est minime par rapport à ce que prétendent certains discours démagogiques. Le vrai danger quotidien, ce sont le VIH qui flambe, le paludisme et les infections sexuellement transmissibles comme la syphilis, qui ressurgit en force. »
L’inconditionnalité des soins
Pour le docteur Abdon Goudjo, médecin de santé publique et directeur de la PMI et de la prévention santé au Département-Région de Mayotte (DRM), cette rencontre permet de

réaffirmer un principe non négociable : la santé publique ne s’arrête pas aux frontières juridiques. « Les virus et les bactéries n’ont pas de passeport. Soigner et dépister les personnes sans papiers ni couverture sociale, ce n’est pas de l’angélisme associatif, c’est le seul moyen d’endiguer les contaminations et de protéger l’ensemble des Mahorais », insiste le praticien. Il pilote une flotte de trois camions médicalisés sillonnant les quartiers précaires avec 25 médiateurs parlant les langues locales.
Rappelant l’action quotidienne de sa direction – du suivi des grossesses à la distribution gratuite de contraceptifs et de traitements, en passant par le dépistage des cancers avec la campagne Octobre Rose qui sillonnera le sud de l’île -, le Dr Goudjo animera ce vendredi une plénière sur les regards croisés entre institutions et monde associatif face à la migration. Il dénonce au passage les barrages policiers mal positionnés qui dissuadent les patients vulnérables de venir se faire dépister ou soigner à la PMI.
Addictions et milieu carcéral
L’autre volet majeur de ces quatre jours concerne les conduites addictives, développées en partenariat avec la fédération Oppelia et la Popam. Face aux ravages des drogues de synthèse (la « chimique ») et de l’alcool, les intervenants alertent sur les liens étroits entre addictions, violences sexuelles et détresse psychiatrique. L’enjeu de la prise en charge en milieu pénitentiaire, notamment au centre de Majicavo, fera l’objet de tables rondes dédiées pour articuler soins en détention et continuité des parcours à la sortie.
Pendant quatre jours à Dembéni, médecins hospitaliers, sages-femmes, sociologues et médiateurs associatifs démontrent que la résilience sanitaire de Mayotte se joue dans la coopération.
Léo Vignal


