« Des dauphins tachetés ! ». À peine la phrase prononcée que les bénévoles saisissent les appareils photo. À une centaine de mètres du bateau, des dizaines de silhouettes grises apparaissent à la surface du lagon. « Il y a aussi des péponocéphales ! » (ndlr, Dauphin d’Électre), lance une autre bénévole.

Le groupe grossit à mesure que le bateau avance au ralenti. Près de 200 dauphins sont observés autour de l’embarcation, alternant phases de repos et moments d’excitations. À bord, tous les regards restent rivés sur l’eau. Chaque apparition est photographiée.
Dans quelques heures, ces clichés seront comparés un à un. Les entailles et cicatrices visibles sur les nageoires dorsales permettront d’identifier chaque individu, comme on reconnaîtrait une empreinte digitale.
À sept nœuds, soit un peu plus de 13 km/h, le bateau glisse lentement sur le lagon de Mayotte. Ici, la vitesse est volontairement réduite. Il ne s’agit pas d’une excursion touristique, mais d’une sortie de science participative organisée par l’association Ceta’ Maore. « On protège ce qu’on aime, et on aime ce qu’on connaît ». La devise résume à elle seule la philosophie de l’association.
Mieux connaître les mammifères marins pour mieux les protéger
Depuis 2021, Ceta’ Maore constitue sa propre base de données sur les mammifères marins présents autour de Mayotte. L’objectif est de recenser les espèces qui fréquentent les eaux mahoraises, de comprendre leurs déplacements, de suivre l’évolution des populations et d’identifier les menaces qui pèsent sur elles. Un travail désormais soutenu par un financement de dix-huit mois de l’UICN dans le cadre du programme « LIFE 2030 ».

Chaque sortie en mer vient enrichir cette base de connaissances. Une trentaine ont été organisées en 2023, autant en 2024, 45 en 2025 et déjà 27 depuis le début de l’année. Les observations sont ensuite croisées avec d’autres données, comme la qualité de l’eau, le niveau de pollution sonore sous-marine ou encore le trafic maritime.
En cette saison, les baleines à bosse concentrent toute l’attention. Elles viennent mettre bas dans les eaux chaudes et protégées du lagon, où la température avoisine les 25 °C. « En août et septembre, près de 60 % des observations concernent une mère accompagnée de son baleineau », explique David Lorieux, chargé de missions scientifiques chez Ceta’ Maore. Les petits y grandissent à une vitesse spectaculaire : ils boivent près de 100 litres de lait par jour et prennent une cinquantaine de kilos quotidiennement avant de repartir, quelques semaines plus tard, vers les eaux froides de l’Antarctique.
« Il y a encore énormément de choses que nous ignorons sur les baleines, alors qu’elles se situent au sommet de la chaîne alimentaire », souligne David. « L’objectif est que ces connaissances permettent d’orienter les futures mesures de protection », ajoute-t-il. Au total, 27 espèces de mammifères marins peuvent être observées autour de Mayotte.
« Sans les bénévoles, je ne suis rien »

Derrière ces données scientifiques se cache surtout un réseau de passionnés. Aujourd’hui, près de 70 bénévoles participent activement aux actions de Ceta’ Maore. Depuis la création de l’association, environ 260 personnes ont été formées, avec une quinzaine de nouveaux bénévoles tous les trois mois.
À bord, les participants ne sont pas de simples passagers. Ils apprennent à repérer un souffle, reconnaître les différentes espèces, utiliser des jumelles, relever une position GPS ou encore photographier les nageoires dorsales. Autant d’informations qui viendront ensuite alimenter la base de données de l’association. « Sans les bénévoles, je ne suis rien », résume David.
La sensibilisation constitue d’ailleurs un autre pilier de l’association. Au premier semestre, près de 700 élèves ont été initiés aux mammifères marins et aux enjeux de leur préservation. « L’objectif est de créer une nouvelle génération qui prendra le relais », explique le chargé de missions scientifiques.
Un travail d’équipe avec tous les acteurs de la mer
Pour David, la protection des mammifères marins ne peut se faire sans les usagers de la mer. « J’aimerais travailler encore davantage avec les pêcheurs », confie-t-il. « Ils sont sur l’eau toute la journée et connaissent parfaitement les différentes espèces ».

C’est d’ailleurs grâce au signalement de l’un d’eux, qu’une orque a récemment pu être observée et identifiée au large de Mayotte. « C’est un travail d’équipe. Les pêcheurs, les clubs de plongée, les skippers… chacun peut contribuer », poursuit-il.
L’association s’appuie également sur plusieurs partenaires institutionnels et privés. Parmi eux, l’opérateur touristique « Adventure » participe chaque année à une vingtaine de sorties scientifiques. « Les skippers font beaucoup plus attention qu’avant. Ce partenariat les sensibilise et les pousse à adopter les bons comportements », observe Nicolas, capitaine chez « Adventure », « Faut regrouper tout le monde, c’est seulement comme ça que ça pourra marcher ».
Joséphine Puig


