Le cauchemar est arrivé à l’aube, dans le silence d’une cour encore déserte. Comme chaque matin pour contourner les embouteillages paralysants de l’île, plusieurs professeurs arrivent bien avant l’arrivée des élèves. Partie de Kani-Bé dès 4 heures, Elda Bakar Bamkolo, professeure à l’école Doujani 2, franchit les grilles aux alentours de 5h15 aux côtés de deux collègues. Le temps de déposer ses affaires dans la salle des maîtres pour préparer sa journée, l’enseignante croise la silhouette de deux individus devant le portail. Pensant d’abord au vigile accompagné d’un proche, elle se retrouve soudain cernée.
Face à elle, deux jeunes hommes brandissent chacun une lame. Pointant leurs couteaux en exigeant de l’argent, les malfaiteurs ne lui laissent aucun répit. « J’ai dit que je n’en avais pas. Ils ont alors arraché mon sac, l’ont vidé par terre, ont exigé mes codes et sont repartis avec mon téléphone », raconte la victime, encore sous le choc. Dans la salle du haut, sa

collègue Nadjima Saindou entend un cri étouffé, qu’elle prend un instant pour un éternuement, avant de voir l’enseignante en larmes et prostrée. Le vol à main armée s’est joué en quelques secondes, pile au moment où le gardien municipal venait de quitter son poste.
Portes sans serrure
Pour les collègues sur place, l’agression n’a rien d’une coïncidence malheureuse. « On nous guettait depuis le début », affirme Nadjima Saindou, qui se souvient avoir aperçu les deux complices pointer du doigt les salles de l’étage quelques minutes plus tôt. Cet assaut matinal réveille une rancœur sourde chez les enseignants de Doujani, habitués de longue date aux caillassages en plein cours et aux intrusions extérieures.
Dans la cour, l’émotion a rapidement laissé place à une vive colère. Dès 7 heures, les pancartes ont fleuri sur le portail et les cours ont été annulés. L’ensemble du corps enseignant a exercé son droit de retrait, renvoyant chez eux les élèves arrivés pour la classe du matin. Une décision partagée par quelques parents présents, qui ont eux-mêmes alerté les secours et la presse. Les fonctionnaires de la brigade anticriminalité (BAC) et de la police nationale se sont rapidement rendus sur place pour les premières constatations, accompagnés d’agents municipaux.
Un dialogue de sourds
À travers ce débrayage, les professeurs fustigent l’inertie des autorités face aux alertes

répétées. « Cela fait trois ans que nos salles de classe ne ferment pas à clé. Il n’y a aucune serrure et les grilles promises ne sont jamais posées », s’insurge l’équipe pédagogique. Illustrant l’extrême vulnérabilité du site, les enseignas raconte qu’un inconnu a déjà escaladé le mur d’enceinte en plein jour il ya quelques mois, prétextant cueillir des fruits à pain dans la cour.
« On se réveille à 3 heures du matin, on fait des kilomètres pour instruire les enfants et voilà comment nous sommes protégés », déplore l’institutrice venue de Kani-Bé. Elle réclame la présence continue d’un agent de sécurité jusqu’à l’arrivée des enfants et la sécurisation mécanique immédiate des accès. Alors qu’Elda Bakar Bamkolo se rendait au commissariat pour déposer plainte, ses collègues attendaient des garanties concrètes de la mairie de Mamoudzou pour envisager toute reprise du service. Cependant les cours devraient reprendre dès lundi matin.
Léo Vignal


