Le bruit métallique du torréfacteur couvre les conversations. Dans l’atelier du Banga au chocolat, à Combani, ancienne bergerie rénovée, Abdel surveille les grains qui tournent dans le tambour chauffé à plus de 200 °C. Quelques minutes plus tôt, ils étaient encore en train de sécher.

À mesure que la cuisson avance, ils libèrent leurs arômes et emplissent la pièce d’une odeur de café fraîchement torréfié. « C’est le seul endroit à Mayotte qui fait du café et du chocolat. J’avais envie de valoriser ça », sourit le salarié, arrivé il y a quatre mois au sein de la structure. Ici, les cerises de café récoltées auprès d’une trentaine de producteurs sont dépulpées, séchées, décortiquées, triées, torréfiées puis conditionnées pour être commercialisées. De la récolte au produit fini, la transformation est intégralement réalisée sur place.
Le paradoxe est frappant : alors que le café pousse depuis longtemps dans les jardins mahorais, près de 100 tonnes sont importées chaque année. La production locale reste donc marginale. « La ressource est là, insiste Valérie Ferrier, créatrice du Banga au chocolat et à l’initiative de l’association Café Cacao Maoré. Il faut maintenant réussir à la valoriser ».
Une culture peu gourmande en eau

Pour l’association, le café présente un avantage : il demande peu d’eau et relativement peu d’entretien. « Il n’y a quasiment pas d’arrosage », explique la maîtresse des lieux. À Mayotte, les parcelles consacrées au café dépassent rarement un hectare et la plante peut ainsi être intégrée aux cultures déjà présentes.
L’absence de monoculture limite également certaines maladies qui touchent les grandes régions productrices. Les makis et les rats prélèvent bien quelques cerises de café, mais les pertes restent limitées.
Les producteurs cultivent principalement du robusta et de l’arabica. Plus riche en caféine et plus amer, le robusta est souvent moins valorisé que l’arabica. « Nous, on essaie justement de le mettre en valeur », indique Valérie.
Un complément de revenu pour les agriculteurs

L’ambition du Banga au chocolat n’est pas de transformer les exploitants en caféiculteurs à plein temps. Le café vient compléter les cultures déjà présentes dans les exploitations. « On ne veut pas que cela leur prenne trop de temps. Ils plantent, récoltent et nous nous occupons de la transformation », souligne-t-elle.
En 2023, près de cinq tonnes ont ainsi été récoltées. Après les différentes étapes de transformation, elles ont donné environ une tonne de café. Une tonne de cerises ne permet finalement d’obtenir qu’environ 200 kilos de café prêt à être consommé.
Les cerises sont achetées deux euros le kilo aux producteurs, mais l’objectif à terme est de les acheter à quatre euros le kilo. Pour Valérie Ferrier, « le café, c’est un complément de revenu pour les agriculteurs. Je cultive moi-même de la salade et d’autres produits maraîchers à côté », raconte-t-elle.
Après Chido, reconstruire avant de produire
La dynamique engagée par l’association Café Cacao Maoré a cependant été brutalement interrompue par le cyclone Chido. « En 2024, il n’y a eu aucune récolte », se désole Valérie. Les serres ont été détruites et une partie des installations endommagée. « Il n’y avait plus rien. Après Chido, on a dû tout refaire ! ».
Près de 400.000 euros ont été nécessaires pour reconstruire les installations, notamment grâce à un nouveau prêt et à des aides exceptionnelles de la part du Département entre autres. Pour une structure dont le chiffre d’affaires demeure encore fragile, le choc est considérable. « Psychologiquement, c’est difficile. Tous les jours, on voit encore ce qu’il reste à reconstruire. Mais c’est notre métier. On replante, on continue ».
Trouver un marché pour le café mahorais

Reste une autre difficulté : trouver suffisamment de points de vente pour faire vivre la filière. Le café est commercialisé en grains ou moulu. Il est notamment vendu au marché de Coconi, dans certains magasins Carrefour, chez Baraka Frais à Kahani et dans le magasin des producteurs Kanya Ya Maore à Combani.
L’activité génère aujourd’hui environ 50.000 euros de chiffre d’affaires, répartis entre le café et le chocolat. « Ce n’est pas encore véritablement rentable, confie Valérie, mais ça peut le devenir et c’est un système à voir dans sa globalité ».
Faire renaître un savoir-faire
« Le café à d’autres vertus que seulement économique. C’est un patrimoine local ! », insiste la productrice. Dans l’atelier, les visiteurs ne viennent pas seulement acheter du café. Des scolaires viennent parfois découvrir les caféiers, les cacaoyers et les différentes étapes de transformation. « Beaucoup pensent que le café ne vient pas de Mayotte », regrette-t-elle. « Pourtant, il existe un véritable savoir-faire ici. C’est important que les jeunes le découvrent ».
Derrière les grains torréfiés se joue un enjeu plus large : celui de la capacité de l’île à produire, transformer et commercialiser une partie de ce qu’elle consomme. Pour Valérie Ferrier, « la ressource est là ».
Joséphine Puig
Dhoul-Karim : « Quand je ne suis pas au travail, je suis au champ »

Dhoul-Karim est cultivateur. Il passe l’essentiel de ses week-ends sur sa parcelle située à côté de la retenue collinaire de Combani. Ouvrier du génie écologique la semaine, il se transforme en agriculteur-producteur le week-end pour son plus grand bonheur.
Un retour à Mayotte sur sa terre
Dhoul-karim, 30 ans, fait partie de ces amoureux de la nature attaché à la terre. « Chaque week-end je viens sur ma parcelle tout seul pour cueillir et l’entretenir ». Mais avant cela, Dhoul-Karim était gardien de prison en métropole. « Il y a quelques années j’étais au RSMA… puis j’ai passé le concours pour être surveillant pénitentiaire. Je l’ai eu et j’ai été classé 151e. Du coup je suis parti à Agen où se trouve l’école pour suivre la formation ». Une fois cette dernière terminée, Dhoul-Karim a travaillé à la Maison d’arrêt de Lyon-Corbas, pendant 3 ans et demi, mais il n’arrivait pas à s’acclimater. « J’avais un souci… c’était le froid ! », grelotte-t-il encore. « J’avais le bout des doigts noirs, le sang ne circulait plus ! Pourtant je gagnais bien ma vie mais j’ai décidé de démissionner car la santé passe avant tout ». Il rentre donc à Mayotte en 2024.
« J’ai trouvé un équilibre entre mon travail et mon champ »

De retour sur sa terre natale, il bifurque totalement de voie et choisit de travailler en lien avec la nature. « J’ai déposé mon CV… puis j’ai décidé de suivre une formation du génie écologique. Je l’ai commencée en septembre 2025 et je l’ai terminée il y a trois mois. Je travaille actuellement pour Alomalavouni en tant qu’ouvrier du génie écologique et ma mission est de restaurer la faune dégradée par Chido. Je nettoie et ensuite je replante quand c’est nécessaire ».
Pour Dhoul-Karim le travail et le plaisir se complètent. « J’ai trouvé un équilibre entre mon travail et mon champ », sur lequel il se rend chaque week-end et rien ne pourrait l’en dissuader, pas même son épouse. « Je viens sur ma parcelle tous les samedis et les dimanches aussi. Quand je ne suis pas au travail, je suis au champ. J’essaie d’optimiser ma parcelle, même si ma femme me dit que j’y suis trop souvent. Je lui réponds : ma parcelle c’est ma maîtresse ! », plaisante-t-il.
L’amour de la terre transmis par son grand-père

Dans son jardin mahorais parfaitement entretenu, Dhoul-Karim cultive toutes sortes de choses : banane, songe, ylang ylang, ananas, gingembre, goyave, citron, papaye, tomate, concombre, piment, … et la liste est longue. « Je me lance dans toutes les productions, je n’ai pas de préférences. Je fais un peu de tout, tout ce qui est plantable si ça pousse je cultive ! ».
Cette année c’est la première fois qu’il récolte du café. « Avant il pourrissait sur les arbres… Je me suis dit plutôt qu’arracher je préfère le rentabiliser et le cultiver. Ça pousse partout ! Je ne sais pas combien j’en ai ».
En tant qu’agriculteur averti et passionné Dhoul-Karim privilégie la qualité. « Je veux mettre en confiance les gens plutôt que vendre pour vendre et mettre l’argent en avant. Aussi, je préfère attendre avant de récolter le café, quand il est rouge afin d’avoir la meilleure qualité possible ». Et quand on regarde Dhoul-Karim le cueillir délicatement, grain par grain, sans stress et avec délicatesse, on se doute que la nature récompense le fruit de son travail en retour. « Je cueille entre 5 et 10kg chaque week-end. Je commence le matin et je termine sur les coups de 14-15 heures. Je vais être à environ 100kg récoltés je pense cette année ».

Si Dhoul-Karim cultive avec autant de patience et de passion c’est grâce à son grand-père. « Je viens sur cette parcelle depuis mon plus jeune âge. Avant je venais en famille le week-end avec mon grand-père, se souvient-il. Il cultivait de l’ylang ylang et des ananas. Il faisait que ça ! C’est lui qui m’a tout appris. Cette passion pour la culture et la nature, c’est lui qui me l’a transmise. J’ai ça dans le sang ! ».
Dhoul-Karim essaie de perpétuer cette tradition ainsi que son amour de la nature, et de transmettre à son tour sa passion à ses deux enfants âgés de 6 et 2 ans. « Dès que je peux je les emmène sur ma parcelle le samedi et le dimanche. Je leur montre comment faire : plante ici, plante là… et toujours avec amour ».
Benoît Jaëglé
Valérie Ferrier ou l’art de torréfier

Valérie Ferrier nous a reçus dans son Banga au chocolat, chez elle, au milieu de son univers aromatique, pour nous faire partager une de ses passions : la culture du café et du cacao.
Originaire de la Réunion, et ingénieure agronome de formation, Valérie Ferrier n’avait qu’une seule envie à l’issue de ses études : s’installer en tant qu’agriculteurs avec son conjoint. « Après l’école d’agro, on recherchait une expérience de volontariat dans des pays pauvres ou en voie de développement pour mettre en place des programmes agricoles… C’est comme ça que l’on s’est retrouvés aux Comores, à Moroni, c’était en 2004-2005 », se remémore-t-elle. « Je m’occupais de projets pour le développement local, je faisais notamment de la recherche de subventions pour aider les petits producteurs ».
L’installation à Mayotte : un bon compromis
Après avoir passé un an et demi aux Comores, le couple a pour ambition de s’installer afin de produire et cultiver. « Après les Comores on a réfléchi pour s’installer à La Réunion mais il fallait lourdement s’endetter pour reprendre une exploitation et il y avait un côté très technique que nous ne maîtrisions pas », confie Valérie. Leur expérience aux Comores s’étant bien passée, ils décident de regarder vers les autres îles de l’océan Indien. « On avait bien aimé notre expérience aux Comores. A l’époque il y avait des propositions pour monter des projets agricoles dans l’océan Indien, et notamment à Mayotte. On s’est dit que c’était alors un bon compromis pour s’y installer », sourit-elle.
Du radis… au café et chocolat

Une fois installés à Mayotte, nous sommes en 2007, Valérie et son conjoint commencent au tout début à cultiver… des radis. « Parce que c’est facile ! », dit-elle en rigolant. « On attendait des projets de financement pour lancer notre exploitation. D’autant que quand on s’est installés on n’avait pas de matériel et qu’il fallait monter des dossiers pour faire des demandes d’investissement. C’est long mais nécessaire », ajoute Valérie.
Mais le couple voit plus loin que le bout de son radis. « On est passionnés des fruits tropicaux, on adore ça ! Le problème c’est que ça met du temps à produire… Du coup, pour avoir de la rentabilité, on a fait du maraîchage en produisant de la salade, des radis, des tomates, des poivrons, des concombres, des courgettes, etc., avant de se lancer dans la production de café et de chocolat ».
« Valoriser une ressource qui est déjà là »
Ce n’est qu’en 2018 que Valérie a le projet de construire un atelier : Le Banga au chocolat pour produire du café et du cacao, et en 2019 elle décide de lancer l’association Café Cacao Maoré. « Avec Laurent mon conjoint, on avait la volonté de se diversifier, de cultiver un maximum de choses, et qu’un jour on ferait notre propre café et notre propre chocolat ».
Ni une ni deux, le couple se lance dans l’aventure, non sans une certaine appréhension, mais comme dit le proverbe : qui ne tente rien n’a rien ! Pour mener à bien ce projet, Valérie a suivi une formation de deux semaines au lycée agricole de Coconi et a bénéficié de l’aide du Département. « On a fait venir un spécialiste du café … », se souvient-elle. Quand ils ont commencé à cultiver leur café rien ne garantissait que ça allait marcher. « A l’époque il y avait un mzungu qui avait un vieux torréfacteur… on a testé et on s’est dit : y’a du potentiel ! La première récolte était toute petite, c’était plus un test ».

Au début, Valérie était davantage encline à produire du chocolat, mais les deux plantes (caféier et cacaoyer) poussent dans les mêmes conditions de culture et ont les mêmes procédés de transformation (séchage, torréfaction), nous explique la cultivatrice-transformatrice. « J’aime bien le caféier, c’est une plante intéressante. La floraison est magnifique, ça sent super bon et ça pousse hyper bien ici à Mayotte ».
Ce qui a permis de (re)lancer la filière café c’est grâce notamment au réseau de producteurs que le couple avait pu construire depuis de nombreuses années. « On avait déjà notre réseau… J’ai demandé aux producteurs s’ils étaient motivés pour replanter et cultiver du café et si on se lançait dans l’aventure. Tous ont une passion des plantes et ont une nostalgie du patrimoine de Mayotte ce qui a permis à la filière de repartir et de se structurer », raconte la cultivatrice.
Benoît Jaëglé


