Sol arraché, matériel dérobé, engins endommagés : l’installation de salles de classe modulaires à l’extérieur de l’école élémentaire de Vahibé 2 est à l’arrêt depuis plusieurs mois. Lancé en début d’année, ce projet visait à accueillir davantage d’élèves et à réduire le système de rotation mis en place dans l’établissement depuis le passage du cyclone Chido. Ce 28 avril, bien que les modulaires soient flambants neufs, le site semble à l’abandon. Les nouvelles salles devaient pourtant être livrées en mars dernier.
Une école surpeuplée depuis le cyclone Chido

Depuis la rentrée de mars 2025, Vahibé 2 accueille l’ensemble des élèves de l’élémentaire du village, suite à la destruction de l’école Vahibé 1. Résultat : plus de 1.200 élèves y sont scolarisés, alors que l’établissement ne dispose pas d’un nombre suffisant de salles de classe opérationnelles. Une situation qui alertait déjà fortement les parents d’élèves en mars 2025, lesquels réclamaient notamment la mise en place de ces modulaires.
Plus d’un an après, les salles de classe détruites lors du passage de Chido ont été réparées et sont de nouveau accessibles dans le bâtiment principal ainsi que dans la cour de récréation de Vahibé 2, permettant aux enfants de bénéficier d’environ trois heures de cours effectives par jour. Mais cela reste insuffisant.
Plus haut, au centre du village, la reconstruction de l’école Vahibé 1 — désormais appelée Vahibé T20 — est en cours, et le terrassement devrait débuter prochainement. En attendant, la solution transitoire, matérialisée par ces modulaires inachevés à l’entrée de l’école, se fait toujours attendre pour les enfants et leurs parents, qui mettent la pression sur la Ville de Mamoudzou.

Depuis près de un mois, les enseignants exercent leur droit de retrait pour dénoncer ces conditions de travail, pointer les problèmes persistants — notamment des défaillances électriques dans le bâtiment central — et surtout réclamer la reprise des travaux.
La situation s’inscrit également dans un contexte d’insécurité croissante, en partie liée au déploiement de l’opération Kingia, qui a bloqué le village pendant plusieurs jours à la mi-avril, rendant le quotidien difficile aussi bien pour les enfants à l’intérieur de l’établissement qu’à l’extérieur, sur le chemin de l’école.
La course aux réparations : « un gouffre financier »

Face à ce ras-le-bol, le maire de Mamoudzou a convié la presse ce mardi 28 avril, devant les modulaires colorés, afin d’expliquer les raisons de l’arrêt du chantier et d’appeler les parents d’élèves à assumer leur responsabilité dans l’éducation de leurs enfants.
« La dégradation est devenue un sport national ici à Vahibé, mais aussi dans d’autres écoles de Mamoudzou », lance le maire, visiblement énervé face à une situation qui devient un « gouffre financier pour la municipalité ». « On court constamment derrière les réparations. Ce qu’on observe ici, ce n’est pas de l’usure normale. Nous allons créer des publications quotidiennes sur tous les sujets à Mamoudzou pour informer la population sur ces dégradations », précise-t-il. « Lundi, on doit reconstruire ce qu’on fait vendredi, et c’est comme ça chaque jour. C’est une course contre la montre et on nous demande de trouver de l’argent ».
« Nous devons répondre à l’urgence du quotidien, tout en étant de bons gestionnaires, tout en faisant partie des collectivités les plus pauvres de France ! », insiste-t-il encore, devant quelques parents d’élèves présents, incrédules.

Pour rappel, après Chido, la municipalité a estimé le montant total des réparations à 91 millions d’euros, dont 12 millions pour les écoles. « 6 millions d’euros ont été signés avec l’État, via le fond d’amorçage, mais nous n’en avons reçu que 800.000 euros à ce jour », confie le maire.
« Pour les parents, le sujet, c’est que les enfants soient à l’école et en sécurité dans leurs établissements. L’argent, on s’en fout, c’est compréhensible et normal. Mais ici, je veux prendre à témoin l’ensemble de la population : à ce rythme, on ne s’en sortira jamais ! ».
Le maire assure qu’un million d’euros a été débloqué pour l’école de Vahibé et que les modulaires sont installés sur une place initialement prévue pour les manzarakas, et que la scolarisation de milliers d’élèves reste prioritaire. Mais depuis mars, les ouvriers des entreprises se font agresser, parfois même avec des machettes.
« Qu’est-ce que vous faites en tant que parents ? »

« Il y a des voyous dans le village qui ne veulent pas que les enfants aillent à l’école. Je réitère mes propos et je les assume. Ce qui se passe dans ce village n’est pas normal. On va porter plainte et on va voir », poursuit Ambdilwahedou Soumaïla, qui en appelle à la responsabilité de tous.
« Vous venez nous dire à nous, la population, d’établir la sécurité ici ? Comment ça se fait que les enfants dégradent l’école ? », interpelle une parent d’élève, qui souligne que, malgré la mise en place d’un groupement de partenariat opérationnel en mai 2025 — réunissant préfecture, collectivité, forces de l’ordre et associations locales — pour trouver des solutions, les problèmes persistent. La mairie avait pourtant annoncé une présence accrue de la police municipale et un retour progressif des services publics dans le quartier.
Questionné sur la possibilité de mobiliser des policiers municipaux sur site en attendant la fin des travaux, le maire défend l’impossibilité de concentrer les effectifs sur un seul point de Mamoudzou, alors que l’ensemble du territoire doit être couvert. « On ne peut pas mettre un policier devant chaque école sur tout le territoire simultanément ». Une réponse qui ne convainc pas les parents, qui demandent « le minimum » et pour qui la situation reste avant tout sécuritaire.
« Qu’est-ce que vous faites, en tant que parents, pour sensibiliser les autres parents ? Quelle éducation donne-t-on ici à Vahibé pour éviter les dégradations ? », lance le maire, directement aux parents, dans un climat tendu. « Nous allons continuer à investir. Ce ne sont pas les 10 % de voyous qui vont empêcher les élèves d’être scolarisés », affirme-t-il, voulant rassurer tout de même la population.

Mais pour certains parents, il est déjà trop tard. « Cela fait un mois que nos enfants n’ont pas école. Nous, on vit ça au quotidien », déplore une mère. « Nous sommes obligés d’accompagner nos enfants jusqu’à l’âge de 10 ans à l’école pour qu’ils soient en sécurité. Mais le problème de fond existait déjà avant Chido : le village est au centre de plusieurs quartiers informels. Aujourd’hui, le dialogue avec les délinquants, les jeunes de ces quartiers, est rompu. Certains jeunes du village suivent aussi ces mouvements, mais la plupart viennent de ces quartiers. Ils nous reprochent de vivre dans le haut du village, dans des maisons en dur, quand eux vivent en contrebas, dans des habitations en tôles. Mais c’est la faute à qui ? ».
L’absence de l’Etat, première raison des difficultés

« Vahibé accueille de nombreuses personnes déplacées suite aux décasages partout sur l’île. Avant, on avait des terrains pour cultiver, aujourd’hui plus rien. On a abandonné l’idée : on se faisait voler tous nos produits », ajoute-t-elle.
Selon les parents, l’opération Kingia, lancée le 7 avril dernier, ne changera rien. Lorsque les forces de l’ordre interviennent dans le village, elles sont directement prises pour cible et ne peuvent rester durablement, au risque de provoquer « une guerre », selon les résidents.
L’opération, provisoire, prévue pour durer deux mois, est pointée du doigt comme étant un coup de communication. Une absence de volonté de sécuriser le village dans la durée qui ne passe pas.
Face à ce manquement de l’État, parents d’élèves et municipalité se renvoient la responsabilité, au risque d’oublier qu’ils poursuivent le même objectif : garantir l’accès à l’éducation pour les enfants de Vahibé.
Victor Diwisch


