« La situation est critique », résume Hugues Makengo, directeur général de Mlézi Maoré. Le phénomène prend différentes formes et reste difficile à mesurer. En 2023, un travail réalisé par la DRDFE, avec l’ARS Mayotte, faisait état de 200 femmes visibles dans les rues.

Aujourd’hui, Mlézi Maoré accompagne régulièrement plus de 150 personnes en situation de prostitution dans le cadre de son dispositif Parcours de sortie de prostitution (PSP). Un chiffre qui correspond aux personnes suivies par l’association et non à l’ensemble des situations recensées.
Pour Daoud Abdallah, directeur des établissements hébergement, logement et accompagnement de Mlézi Maoré, ces personnes doivent avant tout être considérées comme des victimes. Certaines se tournent vers la prostitution pour subvenir à leurs propres besoins. Une situation qui rend parfois la sortie de la prostitution très difficile, puisque cette activité représente pour elles une source de revenus.
Un phénomène présent dans tout Mayotte
Selon la structure, ce fléau est visible dans plusieurs secteurs de l’île, notamment dans la commune de Mamoudzou, mais aussi dans d’autres localités où les habitants commencent à exprimer leur inquiétude. « Il y a des personnes en situation de prostitution visibles, c’est-à-dire les personnes qu’on observe sur la route. Mais il y a aussi de la prostitution invisible, notamment des personnes qui utilisent les réseaux pour pouvoir effectuer leur activité », précise Daoud Abdallah.
La situation des jeunes inquiète également les professionnels. Une étude consacrée à la prostitution des mineurs et des jeunes majeurs jusqu’à 21 ans, lancée dans les territoires ultramarins à la demande du ministère des Outre-mer, fait état de 12 mineurs pour 10 000 concernés sur le territoire. Des chiffres qui mettent en lumière une réalité particulièrement préoccupante, alors que la prostitution pourrait commencer dès les années collège.
Face à cette situation, Mlézi Maoré intervient également auprès des jeunes dans les établissements scolaires et lorsqu’un mineur est repéré, il est orienté vers l’Aide sociale à l’enfance (ASE), avec laquelle les équipes travaillent.
Chirongui, une nouvelle étape dans le travail de terrain
La municipalité explique avoir fait le constat d'une situation marquée par la grande vulnérabilité des femmes concernées, souvent confrontées à la précarité, à l'isolement et parfois à des situations de violences ou d'exploitation.

Pour la maire Hamima Ibrahima, l'enjeu ne consiste pas seulement à faire disparaître la prostitution des rues, mais surtout à permettre aux femmes de sortir durablement de cette situation et de retrouver leur autonomie.
L'objectif est de faciliter l'accès aux droits, aux soins, à un suivi psychologique et à des solutions d'insertion professionnelle. Elle insiste également sur la nécessité d'un suivi dans la durée, estimant qu'une sortie de prostitution ne peut pas se limiter à une prise en charge ponctuelle. « Nous ne voulons pas simplement qu'elles quittent les trottoirs, nous voulons surtout leur donner les moyens de ne jamais avoir à y retourner ».
Avant même la signature, l’association et la police municipale avaient commencé à repérer les lieux concernés afin de mieux organiser les interventions. Une antenne du Parcours de sortie de prostitution a également ouvert à Chirongui le 15 octobre 2026, pour recevoir les personnes concernées et faire intervenir différents partenaires afin de les informer et de les accompagner.
Créer un lien de confiance avant d’engager les démarches
Sur le terrain, le dispositif repose notamment sur des maraudes nocturnes organisées chaque fin de mois. Un van aménagé permet aux professionnels d’aller à la rencontre des personnes et de réaliser des entretiens en toute sécurité. « Dans un premier temps, l’essentiel, c’est déjà de créer des liens de confiance, qui nous permettront de pouvoir les écouter et les orienter vers des professionnels de santé », explique-t-il.

Selon les situations, ils peuvent engager des démarches administratives, proposer des dépistages et des bilans de santé, ou orienter vers des structures spécialisées. L’accompagnement comprend aussi un volet social et psychologique, avec des activités destinées à rompre l’isolement et à permettre aux personnes de reprendre progressivement une vie sociale. Une conseillère en insertion professionnelle travaille également avec les personnes accompagnées pour les aider à envisager d’autres possibilités d’activité et à retrouver une autonomie financière.
Pour les personnes qui souhaitent intégrer officiellement le Parcours de sortie de prostitution, le dossier est ensuite présenté lors d’une commission de lutte contre la prostitution pilotée par la préfecture. Environ dix dossiers peuvent être présentés chaque année. « Toutes les personnes qui sont passées en commission et qui ont intégré le PSP actuellement sont en situation d’insertion favorable, c’est-à-dire soit en formation, soit en activité professionnelle ».
L’objectif affiché par Daoud Abdallah est de ne pas limiter cette action à quelques communes. « À terme, c’est déjà d’essayer d’éradiquer ce phénomène, pas seulement à Chirongui, mais sur tout l’île ».
Des parcours longs qui nécessitent davantage de financements
Mais cette volonté se heurte à une difficulté importante : les moyens humains et financiers restent limités face à l’ampleur des besoins. L’association bénéficie notamment de financements de l’ARS et de la préfecture pour mener ses actions, mais elle estime ne pas disposer des ressources nécessaires pour couvrir l’ensemble de l’île.
« On dispose de financements, mais le phénomène est quand même assez important. Les parcours de suivi sont individualisés, ça veut dire que chaque personne met son temps pour sortir de la prostitution avec l’accompagnement des équipes », souligne le directeur général de Mlézi Maoré, Hugues Makengo. L’association souhaiterait notamment pouvoir renforcer ses capacités d’intervention et travailler avec davantage de communes.
Shanyce MATHIAS ALI.