À 12 ans, Moustakime Kennedy n'imaginait pas devenir champion de France, encore moins représenter Mayotte aux championnats du monde. Une rencontre dans un parc de Mamoudzou l'a conduit vers le kick-boxing et ouvert une voie qu'il n'avait jamais envisagée.
Aujourd'hui étudiant en licence de management, jeune père et quadruple champion de Mayotte, il jongle entre les cours, les entraînements et les responsabilités familiales. Le 5 novembre, il doit monter sur le ring à Aranjuez, en Espagne, pour ses premiers Mondiaux. Mais pour rendre ce départ possible, son entraîneur a dû avancer les frais du voyage, d'un montant de 4.000 euros. Derrière son parcours, se glisse une histoire de persévérance qui a fini par payer, mais aussi un appel au soutien des habitants de l'île, pour les sportifs mahorais qui rêvent de porter les couleurs de leur territoire.
Une rencontre dans un parc, le début d'un destin

Sa voix déroule les mots avec une douceur presque inattendue pour un combattant. Moustakime Kennedy raconte son histoire sans emphase, comme si le chemin parcouru n'avait rien d'extraordinaire. Pourtant, à 20 ans, ce jeune Mahorais s'apprête à franchir une étape majeure dans sa vie d'athlète, celle de participer pour la première fois aux championnats du monde de kick-boxing, organisés à Aranjuez, en Espagne, le 5 novembre prochain.
Tout commence sept ans plus tôt, dans un parc de Mamoudzou, sur la place de l'ancien marché. À 12 ans, le jeune garçon n'envisage pas particulièrement de faire de la boxe. À Madagascar, où sa famille est liée au "mourengué", une forme traditionnelle de combat, les affrontements font partie de son histoire familiale. Mais lui n'a pas de projet précis.
"La boxe a commencé pour moi, c'est une histoire familiale. À Madagascar, ma famille, ce sont des combattants du mourengué, et moi, j'avais pas de projet de faire de la boxe ou du mourengué", se souvient-il.
Un jour, un ami éducateur sportif lui propose de s'entraîner avec lui. À la fin de leur séance, il lui pose une question simple : est-ce que tu aimes la boxe ? Kennedy répond oui, presque spontanément. L'homme l'invite alors à rejoindre les entraînements de Maoré Boxing, à Majicavo. Cette rencontre, anodine en apparence, va changer la trajectoire de l'adolescent. Dans ce parc, les gens se croisent. Certains viennent s'entraîner, d'autres y errent, parfois confrontés à la consommation de stupéfiants. L'association sportive offre alors un cadre, une discipline et, progressivement, une perspective à ceux qui n'en avaient pas forcément.
"Il faut savoir que dans ce parc de l'ancien marché, il y a plein de personnes qui s'entraînent, et d'autres personnes qui fument, qui se droguent, avec de la chimique. Et juste à côté d'eux, des jeunes qui se donnent à fond", raconte Zayad Youssouf, qui accompagne le jeune sportif notamment dans la recherche de sponsors.
Au départ, aucun grand objectif ne guide ces jeunes sportifs. Il s'agit simplement de venir, de s'entraîner et de recommencer. Pour Kennedy, cette régularité devient peu à peu une ligne de conduite. Le kick-boxing lui ouvre un horizon qu'il n'imaginait pas encore. Aujourd'hui, il compte quatre titres de champion de Mayotte et a remporté le championnat de France de kick-boxing en 2026. Une progression qui l'a conduit jusqu'à la sélection pour les Mondiaux. "Je ne m'attendais pas à être sélectionné. J'étais ému, je savais pas quoi faire, tellement c'est un objectif de vie. Je suis très content", confie-t-il, encore marqué par la nouvelle.
"Pour aller de Mamoudzou à Majicavo, je cours"

La performance sportive ne raconte qu'une partie de son quotidien. Kennedy poursuit des études en licence de management, gestion et organisation (MGO) à l'Université de Dembéni, après un BTS en commerce international. Il est également père d'un jeune enfant. Entre les cours, les responsabilités familiales et les entraînements, les journées se remplissent vite.
Lors de l'entretien, il donne le biberon à son bébé tout en racontant son parcours. "J'ai une double vie, c'est très compliqué d'être étudiant, père d'un enfant, plus les entraînements. Mais je suis quelqu'un de déterminé, j'essaie de trouver le temps et de ne pas lâcher", souligne-t-il.
À cette organisation s'ajoute une difficulté bien connue à Mayotte, celle des déplacements sur une île où les embouteillages sont omniprésents et où l'insécurité règne, parfois, surtout à la tombée de la nuit. Et faute de moyens de transport, le jeune homme doit parfois compter sur ses jambes pour rejoindre son club. Entre Mamoudzou et Majicavo, il court. Pour aller à Dembéni, où se trouve son université, il utilise sa trottinette, à l'aller comme au retour. "J'ai pas de moyens de transport, donc pour aller de Mamoudzou à Majicavo, je cours", raconte-t-il simplement. "Pour aller à Dembéni, je me déplace en trottinette, aller-retour. La distance est très compliquée".
Zayad Youssouf se souvient de ces trajets qui, bien avant les titres et les sélections, témoignaient déjà de la détermination du jeune boxeur. "Il y a sept ans, aller à Majicavo tout seul en courant, fallait oser, surtout le soir", relève-t-il avec une pointe d'admiration.
Le club Maoré Boxing, initialement installé à Majicavo, a depuis rejoint les locaux de la salle de sport l'Orange Bleue, à Mamoudzou, dans l'attente de trouver une salle dédiée. Un changement qui facilite désormais les entraînements de Kennedy. "C'est mieux, on s'entraîne à l'Orange Bleue maintenant. Le club est installé là en attendant de trouver une salle", précise le boxeur.
En parallèle de ses études et de sa carrière sportive, il assure également des séances de coaching plusieurs fois par semaine, ainsi que des accompagnements individuels. Il rassemble plus de 4.000 abonnés sur son compte Instagram. Une visibilité qui témoigne de l'intérêt suscité par son parcours, mais qui ne suffit pas encore à financer les ambitions d'un sportif de haut niveau.
4.000 euros pour Madrid : le combat avant le combat

Le 3 novembre prochain, Moustakime Kennedy doit s'envoler pour l'Espagne. Deux jours plus tard, à Aranjuez, près de Madrid, il doit prendre part à ses premiers championnats du monde. Mais avant de monter sur le ring, un autre combat s'est imposé, celui de réunir les moyens nécessaires à ce déplacement.
Le coût du voyage depuis Mayotte, de l'hébergement et de la participation à la compétition est estimé à 4.000 euros. Faute de financements suffisants, son entraîneur, Didier Bernardet, a dû avancer l'argent de sa propre poche. Depuis les championnats de France, Zayad Youssouf s'emploie à rechercher des sponsors pour accompagner Kennedy et l'association. Des discussions sont en cours, sans qu'aucun partenariat n'ait encore débouché sur une signature.
"On ne peut malheureusement pas toujours compter sur les organismes publics donc on cherche aussi des soutiens dans le domaine du privé", estime encore le référent sponsors de l'association, qui défend le parcours du jeune boxeur comme un exemple de ce que le territoire peut faire émerger. "Son parcours est tellement inspirant, vous en connaissez beaucoup des gens qui courent pour aller à un entraînement par manque de transport, et qui atteignent un tel niveau, là il va disputer les championnats du monde, c'est quelque chose qui peut faire rayonner le territoire de Mayotte et inspirer d'autres sportifs", plaide-t-il avec une certaine admiration.
L'entraîneur rappelle également que Kennedy, malgré ses résultats, n'a pas toujours pu participer à certaines compétitions, notamment pour des raisons administratives. En effet, pour les sportifs mahorais, atteindre le haut niveau ne garantit ni la stabilité des moyens ni la possibilité de poursuivre leur progression dans des conditions adaptées. Et sur ce sujet, Kennedy, lui, ne cherche pas à masquer les difficultés, il préfère adresser directement un appel aux habitants de Mayotte, convaincu que le soutien financier compte autant que l'encouragement moral. "À la population de Mayotte, j'ai envie de dire, aidez-nous, donnez-nous de la force. C'est dur d'être un sportif de haut niveau. On a besoin de votre soutien mental et financier, car on n'a pas assez de financements, et pour partir à l'international, il faut des financements", lance-t-il.
Son message s'adresse aussi surtout aux jeunes qui, comme lui autrefois, cherchent leur place dans la société. Il ne leur promet ni victoire facile ni réussite immédiate. Il leur parle de sport, de discipline et de la possibilité de se découvrir un avenir différent. "Les jeunes qui ne font pas de sport, rapprochez-vous des milieux sportifs. Ça peut changer votre vie. Pratiquez, vous allez aimer, devenir un homme ou une femme. Regardez, moi, je vais aux championnats du monde, et j'imaginais même pas ça. Si je suis là, vous pouvez y arriver aussi".
À 20 ans, Kennedy n'a pas encore disputé son premier combat mondial, mais il a cependant déjà parcouru un long chemin depuis ce parc de Mamoudzou où un éducateur lui a proposé, presque par hasard, de s'entraîner. Entre ses études, son enfant, les kilomètres avalés pour rejoindre le club et les sacrifices nécessaires à son départ, son parcours porte surtout la conviction que si une rencontre peut ouvrir une porte, c'est la persévérance qui permet de continuer à avancer. Début novembre, sur le ring espagnol, il défendra ses chances et les couleurs de Mayotte. Et, avec elles, une part de cet espoir qu'il veut transmettre aux jeunes de cette île.
Mathilde Hangard