Devant le lycée Bamana, la matinée s'annonce lourde. Le ciel est noir, la pluie menace et, malgré la chaleur, élèves et enseignants commencent à se regrouper. Quelques centaines de mètres plus loin, le rectorat les attend. Ils sont venus avec leurs pancartes, leurs revendications et, pour certains, des mois, voire des années, de frustration accumulée. Dans les établissements du 101ème département français, les problèmes sont connus, souvent dénoncés, mais les réponses tardent à venir.
« On n'a aucune réponse, aucune échéance »

Shayna, élève en terminale au lycée Bamana, n'a pas l'intention de repartir sans avoir fait entendre sa voix. Elle s'en prend directement à la rectrice, dont elle critique les réponses qu'elle juge évasives. « Si on lui dit qu'on n'a pas de toilettes, elle nous dit que ça prend du temps et que les infrastructures comme les hôpitaux mettent du temps à être mises en place, mais c'est totalement hors sujet », lance-t-elle. La lycéenne pousse même la comparaison jusqu'à l'examen du baccalauréat. « Si elle passait les oraux du bac, elle ne l'aurait pas », ironise-t-elle, estimant que la rectrice contourne les questions au lieu d'y répondre.
La jeune fille ne cherche pas ses mots. Elle raconte les sanitaires dans lesquels les élèves ne veulent même plus entrer, l'absence d'eau potable et les salles de classe où il faut parfois emprunter une chaise ou une table à la pièce voisine. « On fait comment pour boire ? C'est dégoûtant dans les toilettes », s'indigne-t-elle. « On dit que ce sont les élèves qui salissent mais même les élèves ils ne vont pas aux toilettes alors c’est qui, c’est juste que c’est pas nettoyé, c’est abandonné ». Les classes surchargées et le manque de matériel viennent encore alourdir le quotidien des élèves. « On est censés être français et je ne vois pas arriver ça », déplore-t-elle.
« On n'a aucune réponse, aucune échéance. Ils n'ont pas d’argent ou ils n'ont pas le temps », ajoute une de ses camarades. Un peu plus loin, un lycéen, submergé par l'émotion, peine à retenir ses larmes en écoutant sa camarade. « Je suis trop fier d'elle, elle a tout dit, je ne sais même pas quoi dire d'autre », souffle-t-il, le visage dissimulé derrière son téléphone.
Pour ces jeunes, la mobilisation dépasse leur seule situation. « On veut penser aux plus jeunes, donc c'est pour ça qu'on se bat », reprend Shayna. Une autre élève résume leur état d'esprit en quelques mots. « On se contente plus d'espérer, on demande le minimum. »
Devant le rectorat, les rangs grossissent progressivement. Une centaine de personnes environ, entre lycéens, enseignants et représentants syndicaux, finissent par se retrouver. Les slogans fusent, les pancartes se lèvent. Certains élèves reprochent également aux chefs d'établissement de ne pas prendre position à leurs côtés. « Les proviseurs, ils ont peur du rectorat, c'est pour ça qu'ils ne font rien, ils ont peur », estime une lycéenne.
Une mobilisation qui dépasse les murs des établissements
Les enseignants sont eux aussi venus faire entendre leurs revendications. Pour ce professeur de mathématiques, syndiqué à la CGT, les discussions successives n'ont jusqu'ici rien changé. « Ça fait un moment qu'on attend des choses, qu'on nous balade de délégation en délégation. Je pense que dans la fonction publique comme ailleurs, c'est la mobilisation qui nous permettra de les faire plier », estime-t-il. Il réclame davantage de lycées, de locaux et de professeurs, dans un territoire où les besoins scolaires ne cessent de croître. Il évoque notamment les difficultés de certains élèves à maîtriser la lecture et l'écriture, qui nécessiteraient, selon lui, davantage de moyens pour mettre en place des demi-groupes.

Le cortège finit par s'élancer dans les rues de Mamoudzou. Il passe devant le Centre hospitalier de Mayotte (CHM), descend vers le rond-point de la barge, puis remonte en direction du Département-Région de Mayotte. En chemin, des membres du personnel hospitalier rejoignent les manifestants. Près de la mairie, un homme encourage les grévistes. « Les grévistes, on est avec vous ! », lance-t-il depuis le bord de la rue.
En arrivant devant le siège du Département, les lycéens espèrent entraîner dans leur mouvement les agents de la collectivité, déjà en grève depuis plusieurs jours. Mais les portes restent fermées. Depuis les bureaux, certains observent le cortège sans le rejoindre. Les jeunes scandent alors le nom du président du Département-Région, Ben Issa Ousseni. « Ben Issa, Ben Issa, Ben Issa ! ».
Au même moment, une réunion se tient entre des représentants syndicaux et la rectrice. À son issue, le rectorat reconnaît les difficultés rencontrées dans les établissements, tout en rappelant les mesures engagées depuis le passage du cyclone Chido. La pression démographique rend toutefois les améliorations difficiles à mettre en oeuvre suffisamment rapidement. L'institution évoque notamment la recherche de foncier et l'installation de structures modulaires pour accueillir davantage d'élèves. Des besoins qui doivent également être discutés avec le Département-Région.

Dans le cortège, les enseignants d'éducation physique et sportive (EPS) portent une revendication particulière. En tête de file, ils réclament davantage de bassins nautiques pour permettre aux enfants d'apprendre à nager. Actuellement, seul le bassin flottant de Bandrélé est fonctionnel. « C'est vital à Mayotte, c'est une question de santé publique. Les noyades, c'est une réalité trop grave, on est où sérieux ? Avec les bassins, on ne demande pas la lune », plaide un enseignant. La récente noyade d'un enfant de six ans aux Badamiers, évoquée par un autre professeur, rappelle douloureusement l'urgence de cet apprentissage.
Le rectorat assure vouloir développer ces installations, avec l'objectif d'en généraliser au moins une par communauté de communes. Il précise toutefois que leur mise en place dépend d'une concertation avec les collectivités et les maires concernés. L'académie affirme également avoir recruté sept maîtres-nageurs pour renforcer l'apprentissage du savoir-nager.
« Cette jeunesse n'en peut plus »
Pour Bruno Dezile, secrétaire général de la CGT Educ'action, les difficultés dénoncées dans la rue trouvent leur origine bien au-delà du rectorat. La plupart des revendications syndicales dépendent directement du ministère de l'Education nationale. « C'est vraiment là que ça bloque. Le rectorat, c'est un interlocuteur qui nous sert de passerelle, et nos organisations syndicales font remonter les revendications. Systématiquement, les demandes remontent et sont refusées par le ministère parce qu'on est dans une logique de restriction budgétaire et de faire un maximum d'économies, alors que Mayotte devrait être à l'opposé de tout cela », dénonce-t-il.
Le syndicaliste réclame notamment la fin de la précarité dans l'académie, où il estime que plus de 3/000 personnels occupent des emplois précaires. Il demande leur titularisation, une revalorisation des contractuels et un meilleur statut pour les accompagnants d'élèves en situation de handicap (AESH) et les assistants d'éducation (AED). À cela s'ajoutent la rénovation des bâtiments scolaires, la construction de nouvelles salles de classe, davantage de personnels médico-sociaux et la mise en place d'une collation ou d'un repas gratuit pour les élèves.

« Pour lutter contre le harcèlement dans les établissements scolaires, cela ne se limite pas à porter un tee-shirt, faire des formations, mettre un numéro vert. Il faut plus d'adultes, plus d'AED, plus de psychologues, plus d'infirmiers scolaires », insiste Bruno Dezile.
La mobilisation a également trouvé un écho dans le sud et le nord de l’île où au même moment, des centaines de manifestants sont réunis aux carrefours de Chirongui et de Milou. Des rassemblements organisés pour faire converger les revendications au-delà de Mamoudzou. « Il y a énormément de tensions, avec cette jeunesse qui n'en peut plus », observe Bruno Dezile.
Le retour vers le rectorat se fait dans une ambiance moins enthousiaste. Dans les rues de Mamoudzou, inhabituellement désertes en raison de la mobilisation sociale, la journée semble tourner au ralenti. Les lycéens, eux, n’entendent pourtant pas baisser les bras, mais le doute s'invite dans les rangs. « En fait, à quoi ça sert d'aller au rectorat ? On dit que ça ne va pas depuis des semaines, on est dans la rue voilà, on pleure même, et ça ne marche pas, moi je ne comprends pas ce qu’on fait », lâche une élève. Faute de réponses concrètes et d'échéances annoncées, certains manifestants repartent avec le sentiment d'avoir été entendus dans la rue, sans pour autant avoir été véritablement écoutés ni compris.