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Exploitation de clandestins : un "barragiste" condamné

Le procureur avait fait le choix de largement médiatiser cette affaire en avril 2018. Un "barragiste" du sud qui faisait travailler des clandestins pour garder son bateau avant de les décaser avait été interpellé. Le procès a montré une facette plus prudente de cette affaire.

Par Yohann DELEU

Publié le · Heure de Mayotte

Le procureur Rieu sur le lieu de l'opération en avril 2018

Onze avril 2018, des dizaines de gendarmes mobiles débarquent à l'aube dans une maison de Bandrélé. Sur place, ils découvrent plusieurs logements en tôle, loués à des étrangers en situation irrégulière. Plusieurs personnes sont arrêtées, des clandestins, rapidement expulsés, mais aussi la propriétaire de la maison et un barragiste du carrefour Ngwezi dans le sud. La première se voyait poursuivie pour avoir hébergé des étrangers "dans des conditions contraires à la dignité humaine". Le second, pour avoir employé deux d'entre eux à garder son bateau, de nuit, à Musicale Plage. Leur procès se tenait ce mercredi.

Un procès lors duquel chacun des deux prévenus s'est efforcé de minimiser son rôle. Pour l'homme, les deux employés étaient des "amis" qui gardaient son bateau bénévolement pour le remercier de les aider çà et là. La "marchande de sommeil" elle, affirme que c'était des Mahorais qui lui louaient les bangas. Qu'ils y aient envoyé ensuite des travailleurs au noir ou plus souvent leur maîtresse ne la regardait pas. Si l'affaire a éclaté, c'est parceque les deux gardiens de bateau ont fini par alerter les gendarmes après avoir été chassés de leur logement.

Pour la défense, l'enjeu était de taille. Car en invitant la presse à l'opération de gendarmerie en 2018, le parquet de Mamoudzou avait fait de cette affaire un exemple. Un manifestant contre l'immigration qui exploite la misère des étrangers, ça avait de quoi faire du bruit. Les deux avocats, Me Nizari et Me Andjilani se sont donc attelés à déconstruire cette vision du dossier. En cherchant à prouver d'abord que les logements n'étaient pas "indignes". "C’était pas le Ritz mais il y avait ce qu’il faut, l’eau, l’électricité, c'était des conditions tout à fait acceptables” estime Me Andjilani qui aimerait "qu’on m’explique ce qu’est l’indécence, moi hier soir je n’ai pas eu d’eau toute la nuit, ça c'est indigne."

Mais si certains témoignages faisaient état d'un accès à l'électricité et à des sanitaires communs, d'autres pointaient l'insalubrité des lieux.  “Il y a de l’eau potable et de l’électricité mais la salle de bain ne fonctionne pas, et le compteur n’est pas à mon nom” déplore l'un. “Il y a de l’humidité et de l’eau qui s’infiltre quand il pleut, je me lave dans les toilettes communes derrière la maison” témoigne un autre locataire.

Restait aussi à établir le déroulé des faits, quand le 6 avril une quinzaine de personnes est venue du barrage Ngwézi pour décaser les deux gardiens de bateau. L'un d'eux aurait en effet réalisé une vidéo en malgache dans laquelle il se moquait des Mahorais qui manifestaient. “Les Mahorais font grève, (...) ils ont tellement mangé de mabawas et de fruit à pain qu’ils pètent les plombs” ironisait l'homme. Des propos que la propriétaire s'est empressée de transmettre au propriétaire du bateau, qui a à son tour montré la vidéo aux barragistes, générant une colère collective. Peu après, un attroupement armé se formait à Bandrélé dans le but de donner une leçon au Malgache. C'est après avoir fui devant la foule furieuse que l'homme et son collègue ont saisi les gendarmes.

Des logements pas indignes selon la justice

Dernier point à éclaircir au fil de cette audience qui aura duré presque 4 heures : les deux hommes étaient-ils payés pour garder le bateau, ou rendaient-ils service 10h par nuit ? Les témoignages des deux plaignants auront été déterminants, mais aussi celui de la propriétaire. "Il cherchait quelqu’un pour garder son bateau, nous surveillions le bateau de 21h à 5h30 voire 6h, la propriétaire est la cousine de notre employeur. Début avril il nous a appelé pour nous dire qu’il ne voulait plus que nous gardions son bateau et qu’on devait quitter la cour de sa cousine. Le 5, ils sont venus en disant 'puisque vous ne voulez pas dégager, c’est nous qui allons vous dégager, on va vous massacrer si vous ne partez pas' " explique en procédure une des deux victimes du décasage.

Le domicile saisi à Bandrélé a été restitué

Pour tous ces faits, le procureur Camille Miansoni réclamait pour chaque prévenu un an de prison avec sursis, et la saisie des biens confisqués, dont le terrain loué et le bateau. Le tribunal s'est montré plus prudent, en réduisant les peines à 6 mois avec sursis pour l'homme et 4 mois avec sursis pour la propriétaire-bailleur. La restitution des biens a été ordonnée. Les juges ont aussi supprimé la circonstance aggravante de logement "indigne", estimant en substance et de concert avec les avocats que partager un compteur, se laver dans une bassine dehors et user d'un toilette commun, "pour Mayotte", ça passe.

Y.D.

DécasageJusticeMayotte

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