Il y a des lieux où le temps semble s'être arrêté, mais où les habitants n'ont jamais vraiment le droit de rester. À Tsoundzou II, les journées s'écoulent dans une apparente tranquillité, entre chaleur écrasante, attente administrative et petits gestes du quotidien. Pourtant, derrière ce calme inhabituel, une nouvelle menace de déplacement se dessine. Les cases disparaissent, réapparaissent plus loin, tandis que le camp s'enfonce toujours davantage dans la mangrove.
Des habitants contraints de déplacer leurs abris pour laisser place au chantier
Ce mercredi 4 novembre, à Tsoundzou II, le camp paraît presque assoupi. Beaucoup d'habitants sont partis travailler, effectuer des démarches administratives ou chercher de l'eau potable. D'autres s'éloignent quelques instants de leurs abris pour échapper à la chaleur. Certains enfants sont à l'école, tandis que d'autres déambulent dans les longues ruelles du camp. À l'entrée, quelques hommes, d'origine congolaise et somalienne, surveillent les allées et venues.

Mais derrière cette apparente tranquillité, le paysage porte les traces d'un nouveau déplacement. Sous la chaleur écrasante, une odeur de déchets et d'eaux stagnantes flotte dans l'air. Le sol est jonché de détritus, de morceaux de bambous brisés et de bâches déchirées. De part et d'autre du passage, un couloir de cases en bâche désormais vidées donne à l'entrée du camp une atmosphère abandonnée. « Regarde là, tout est cassé », lance un homme en désignant les abris démontés autour de lui.
Ces cases ont été détruites par leurs occupants après qu'il leur a été demandé de libérer cette partie du terrain, en raison des travaux de la station d'épuration de Mamoudzou Sud. « Demain, il faut que tout soit parti », prévient un résident congolais. Selon lui, des agents de la structure Coallia leur auraient demandé de retirer les cases situées dans cette zone pour laisser place aux travaux de l’usine. Plus loin, un autre habitant décrit l'étendue des déplacements qui leur sont imposés. « On nous a dit de changer les logements jusqu'à la mer ».

Collé au camp, séparé par un long grillage, le chantier de la station d'épuration et de son réseau de rejet de Mamoudzou se poursuit. Le projet, financé à hauteur de 40 % par l'Office français de la biodiversité (OFB), de 43,6 % par les fonds européens FEDER et de 16,4 % par Les Eaux de Mayotte (LEMA), représente un montant annoncé de plus de 20 millions euros pour l'usine et les travaux. Le chantier empiète directement sur le camp informel, notamment à son entrée, et pour laisser place aux travaux, plusieurs habitants ont été contraints de démonter leurs cases et de déplacer leurs affaires, plus loin dans le camp, avant de reconstruire leurs abris avec les moyens du bord.
Rapidement, un homme d'une quarantaine d'années, originaire du Yémen, prend la parole. Le visage marqué, le regard las, il raconte une attente qui semble ne plus avoir de fin. « Cela fait un an que je suis là, je suis malade, j'ai un ulcère à l'estomac, des problèmes au cœur, et je n'ai pas de papier, je suis fatigué ». Autour de lui, quatre autres hommes, plus jeunes et eux aussi venus du Yémen, acquiescent. « Nous aussi », répondent-ils simplement.
Déjà difficile à parcourir, le camp s'est encore densifié ces dernières semaines. Les passages se croisent, les constructions se rapprochent et les nouvelles cases gagnent du terrain dans la mangrove. Le long couloir de bâches et de bambous s’est transformé en un dédale où il devient parfois difficile de retrouver son chemin.
Au point d'eau, une pénurie qui s'ajoute à l'incertitude du lendemain
À la rampe d'eau, les robinets sont à sec ce mercredi 4 novembre. « Il y a des problèmes d'eau tout le temps, aujourd'hui il n'y a pas d'eau », déplore un habitant. Une difficulté récurrente qui pèse sur le quotidien des occupants, dans un environnement où les conditions sanitaires sont déjà extrêmement précaires, et alors même que le camp accueille des personnes malades, des femmes et de nombreux enfants. Sous les bâches et les structures de bambou, la chaleur de plomb sans accès à l’eau potable ajoute de la difficulté à des journées particulièrement éprouvantes.

À quelques mètres de là, des enfants jouent avec des bassines vides d’eau. Ils circulent entre les abris, sourient et tentent de s'occuper malgré le contexte. Mais pour les adultes, les préoccupations sont ailleurs. Au-delà de la nécessité de trouver de l'eau, beaucoup ignorent encore où ils pourront s'installer dans les prochains jours. Car si les cases doivent être retirées de certaines zones pour permettre la poursuite des travaux, la question de l'après reste entière. Pour la plupart des habitants, aucune perspective concrète de relogement n'est connue à ce stade.
« On va aller où, hein ? Comment on va nous aider ? », demande un homme d'origine congolaise. « Les conditions de vie ici sont déjà très dures, vous avez vu les gens, leur regard, ils ne sont plus là, ils souffrent », ajoute-t-il, entre colère et inquiétude.
À Tsoundzou II, les habitants doivent une nouvelle fois déplacer leurs abris, sans savoir où ils pourront s'installer durablement. Après les frontières et les routes de l'exil, le déplacement se joue désormais à quelques mètres près, au gré des travaux et des espaces qu'il reste à occuper.
Contactée pour préciser le calendrier d'un éventuel démantèlement du camp et les solutions de relogement envisagées, la préfecture de Mayotte n'a pas donné suite à notre sollicitation.
Mathilde Hangard