Accoudés aux boudins pneumatiques des bateaux semi-rigides, les élèves du collège de Ouangani scrutent avec attention les eaux du lagon qui défilent à vive allure. Soudain, à l’horizon où le bleu du ciel se confond avec celui de la mer, plusieurs nageoires dorsales de dauphins à long bec percent la surface.

Pas une seconde à perdre. Les collégiens s’activent : il faut photographier les animaux, relever les coordonnées GPS de l’observation et consigner leurs comportements dans les carnets de terrain. Heureusement, les dauphins se montrent joueurs et curieux. N’hésitant pas à s’approcher des embarcations, ils offrent aux élèves un spectacle privilégié, leur laissant tout le temps nécessaire pour les observer pendant de longues minutes.
Un moment unique offert par l’association Ceta’Maore et ses bénévoles dans le cadre du projet « Wujua Shababi », qui a pour objectif de sensibiliser les jeunes de 12 à 18 ans, scolarisés ou non, aux mammifères marins, spécialité de l’association, mais aussi à tout ce qui compose le lagon : coraux, poissons, mangroves ou encore raies mantas. Un projet lancé cette année grâce au soutien du Parc naturel marin et de la Fondation de France.
Rendre le lagon accessible aux jeunes, scolarisés ou non

Après deux heures de sensibilisation et de présentation en classe, ou auprès d’associations accueillant des jeunes non scolarisés – dont le Village d’Eva, Humanity First ou Kaja Kaona – les adolescents embarquent pour une journée en mer.
« Le but est de leur montrer que le lagon est vivant, que c’est joli, que ça existe vraiment ! », explique David Lorieux, chargé de mission « Actions pédagogiques » au sein de Ceta’Maore. « Sur le bateau, les explications deviennent concrètes, valorisables. Ils participent aussi, comme des scientifiques en herbe, à la récolte de données sur les mammifères, en faisant des relevés et surtout des photos qui nous aident dans l’identification des espèces ».

Au total, plus de 500 adolescents ont été sensibilisés en classe ou dans des accueils de jour, et 200 d’entre eux ont pu se rendre sur le lagon depuis le début de l’année scolaire.
« Le matin, avec trois bateaux, on récupère les enfants au plus près de leurs lieux de vie, sur différentes plages, à Trévani ou à Musicale Plage par exemple, en fonction de la marée », raconte David Lorieux.
« Ensuite, on se met à la recherche des dauphins autour de la barrière de corail, à l’intérieur comme à l’extérieur du lagon, puis on s’arrête un moment sur la barrière pour observer les coraux. Jusqu’à présent, tous les groupes ont pu voir des mammifères marins ».
Les adolescents disposent de carnets d’observation confectionnés par Ceta’Maore, de balises GPS ainsi que d’appareils photo « reflex ».

« Ils notent combien d’individus ils aperçoivent, quels sont leurs comportements, s’il y a des bébés ou non. Ils prennent des photos, utilisent les GPS. La grande majorité d’entre eux n’a jamais eu l’occasion d’utiliser des appareils photo. Cela leur permet de découvrir de nouvelles choses et d’acquérir de nouvelles compétences. Je leur envoie ensuite, le soir, les photos qu’ils ont réalisées ainsi que les données récoltées ».
Le petit-déjeuner et le déjeuner sont offerts par l’association. Après une pause méritée, l’après-midi se poursuit autour de trois ateliers, sur les plages et dans l’eau.
Un atelier initiation au masque et au tuba

« Un atelier est dédié à l’initiation au masque et au tuba avec port du gilet de sauvetage, animé par un bénévole mahorais, El Fayadi. Pour les jeunes, c’est important car il leur montre que ce n’est pas seulement un truc de « mzungu », mais qu’il y a aussi des Mahorais qui travaillent dans le lagon. À Mayotte, la population n’est pas forcément tournée vers la mer. Ces sorties permettent de réconcilier des centaines de jeunes avec le lagon », souligne David Lorieux.
Un second atelier porte sur les mammifères marins, les menaces qui pèsent sur eux, mais aussi sur la véritable taille de ces animaux. « Dans des salles de classe parfois très petites, c’est compliqué de montrer ce que représente une baleine de 30 mètres. Là, ils peuvent visualiser. Il y a aussi des jeux autour des mammifères marins ».
Des observations impressionnantes qui s’inscrivent dans le suivi scientifique des espèces

Avant de retourner sur la terre ferme, les bateaux repartent à la recherche des grands dauphins afin de poursuivre les identifications. Depuis le début du projet, les jeunes ont pu réaliser des observations impressionnantes avec six catégories différentes de mammifères marins, dont le mésoplodon de Blainville, le péponocéphale, le dauphin de Fraser ou encore le grand dauphin de l’Indo-Pacifique. Sans oublier les rencontres avec les majestueuses raies mantas.
« Les jeunes sont ultra-curieux. La grande majorité d’entre eux n’a jamais eu l’occasion d’aller en mer, n’a jamais vu de dauphins ni de coraux et n’est jamais montée à bord d’un bateau ».
« À la fin de la journée, ils nous disent : Moi, je veux devenir pilote de bateau ou scientifique comme vous ! Ça fait énormément plaisir. Cela leur montre aussi qu’il existe d’autres professions que professeur, médecin ou gendarme ».
Valoriser le lagon à travers des posters, des bandes dessinées ou encore un jeu vidéo

Au-delà de la sortie en mer, l’idée est de faire de ces jeunes de véritables ambassadeurs du lagon, notamment auprès de ceux qui n’ont pas encore eu la chance de s’y rendre.
Chaque groupe doit ainsi produire un support à l’issue de la sortie. Certains ont réalisé des bandes dessinées, d’autres des affiches ou des vidéos.
Les collégiens du collège de Doujani sont même allés jusqu’à créer un jeu vidéo sur le lagon et l’importance de le protéger.

« Ils ont remporté le prix du concours C.Génial ainsi que le prix du jury du concours Océano pour tous de l’Institut océanographique de Monaco. Ils sont même allés à Paris pour présenter leur projet. »
Deux distinctions qui récompensent des projets scientifiques et techniques menés par des collégiens et lycéens, valorisant à la fois la démarche scientifique, l’innovation, la découverte des métiers de la recherche et l’engagement en faveur de la protection de l’océan.
Une forte volontée de reconduire le projet l’année prochaine

« Nous souhaitons continuer à développer ce projet dès la rentrée prochaine. L’association grandit et accueillera un deuxième salarié en août. Nous avons déposé plusieurs demandes de financement pour poursuivre l’aventure. Pour le moment, nous sommes assurés de pouvoir continuer jusqu’en février prochain. C’est une première année et nous aimerions poursuivre afin d’accompagner toujours plus de jeunes ».
Avant la fin de l’année scolaire, deux interventions en classe sont encore prévues, ainsi qu’une sortie en mer avec les collégiens de M’tsangamouji, ce jeudi.
Et alors que la saison des baleines a déjà débuté du côté de La Réunion, avec les premières observations de cétacés, l’excitation monte chez les adolescents comme chez les scientifiques.
« Lors de la dernière sortie avec le collège de Ouangani, nous espérions être les premiers à voir les baleines. Il se peut qu’il y ait déjà des éclaireuses dans les eaux mahoraises, donc nous espérons les observer ! »

Pour démocratiser davantage les connaissances sur les mammifères marins et les baleines, des journées d’observation depuis la côte seront également organisées en septembre par Ceta’Maore, notamment depuis le lac Dziani ou le mont Chiconi, indique David Lorieux.
En attendant, « si des établissements scolaires sont intéressés pour rejoindre l’aventure, c’est possible. Il suffit de nous contacter par mail à pedagogie@cetamaore.org ou par téléphone au 06.39.40.05.80 ».
L’association accueille également des stagiaires pour les jeunes intéressés, ainsi que des bénévoles majeurs souhaitant s’investir dans l’animation ou dans le volet scientifique.
Victor Diwisch


