Construire des lakas sans renier la tradition, restaurer une léproserie pour en faire un lieu de science naturelle et de mémoire, reconstruire une église dans le respect de son histoire architecturale… À Mayotte, la Fondation du patrimoine soutient des projets qui dépassent la simple restauration des murs. À travers ces initiatives, portées par des associations locales, se dessine une autre manière de penser le patrimoine, comme un outil social, culturel et vivant.
À Sada, réinventer la pirogue traditionnelle sans la trahir

Sous le soleil de Sada, non loin de Tahiti plage, le bruit du ponçage se mêle aux discussions techniques. Ici, sur un site discret en bord de route, se construit l’un des projets les plus singuliers soutenus par la Fondation du patrimoine à Mayotte : Laka Ya Baraka, un chantier d’insertion dédié à la construction de pirogues traditionnelles mahoraises.
« C’est la première fois que l’on communique sur ce partenariat, le projet a seulement quelques mois d’existence », explique Côme de Framond, délégué départemental de la Fondation du patrimoine à Mayotte. Le constat de départ est sans appel : « Il y a de moins en moins de lakas à Mayotte. On ne peut plus les faire de manière totalement traditionnelle, en creusant le bois ».
Face à la raréfaction du bois et à l’apparition de pirogues industrielles en résine, l’enjeu était de trouver une voie médiane. « L’idée n’était ni de reproduire exactement les pratiques anciennes, ni de basculer vers des modèles modernes standardisés, mais de trouver un juste milieu », poursuit-il. Le projet, soutenu à hauteur de 60.000 euros dans le cadre du programme Patrimoine & Emploi, s’adresse à des personnes en relance sur le marché du travail.
Avant de se lancer sur les embarcations elles-mêmes, les jeunes passent par une phase d’apprentissage progressive. « Ils ont commencé par des entraînements sur de petits mobiliers, des boîtes, des structures simples, pour acquérir les gestes et la maîtrise des matériaux », précise Côme de Framond. Puis viennent les lakas, coques et flotteurs, sous l’œil attentif d’un formateur.
À terme, au moins deux pirogues de 4,60 mètres doivent voir le jour en 2026. Mais le projet ne s’arrête pas à la production. Un espace « musée » intégré au site du chantier, doit ouvrir au public. « Ce sera un lieu ouvert pour comprendre l’histoire des lakas dans l’océan Indien et mettre en lumière le chantier d’insertion », explique le délégué. Une manière d’exposer un patrimoine en train de se faire, aux habitants de l’île.
Sur l’îlot Mbouzi, une léproserie pour raconter bien plus que des murs

À quelques encablures de Mamoudzou, l’îlot Mbouzi semble hors du temps. Classé réserve naturelle nationale, il abrite une faune et une flore remarquables, mais aussi un bâtiment chargé d’une histoire douloureuse : l’ancienne léproserie.
Retenue en septembre 2025 par la Mission Patrimoine, la léproserie bénéficie désormais d’une dotation financière de 55.000 euros. « La nouvelle information que l’on donne aujourd’hui, c’est que la dotation a été définie et attribuée », précise Côme de Framond. Le bâtiment, partiellement restauré au début des années 2000, s’est fortement dégradé après le vol de sa toiture et des années d’exposition au climat tropical.

Mais ici, l’enjeu dépasse largement la seule restauration architecturale. « Ce qui est important, ce n’est pas seulement les murs ou la charpente, c’est l’histoire derrière ce lieu », insiste-t-il. Car la léproserie raconte plusieurs vies : celle des malades mis en quarantaine jusqu’en 1955, celle des communautés agricoles venues plus tard s’installer sur l’îlot, puis celle d’un refuge pour les makis, avant le classement en réserve naturelle en 2007.
Le projet prévoit un double usage. D’un côté, un espace fonctionnel pour les scientifiques et naturalistes, lieu de travail et de repos lors des missions de terrain. « Même les voyageurs ou randonneurs qui voudraient venir s’y reposer, en accrochant leur hamac, pourront en bénéficier », glisse Côme de Framond. De l’autre, une salle dédiée à la transmission : panneaux explicatifs, mise en récit de l’histoire de la léproserie, vestiges de poteries et ruines des anciennes habitations. Une manière d’articuler mémoire humaine et patrimoine naturel, sans figer le site dans une « muséification classique ».
À Dzaoudzi, reconstruire une église comme un projet collectif

Sur le rocher de Dzaoudzi, l’église Saint-Michel porte encore les stigmates du cyclone Chido, qui a frappé l’île le 14 décembre 2024. Toiture arrachée, infiltrations, faux plafond éventré : l’édifice, déjà fragilisé, a dû être sécurisé en urgence.
Aujourd’hui, le projet de restauration entre dans une phase décisive. « Le plan de financement est quasiment bouclé », assure Côme de Framond. La Fondation du patrimoine communique désormais sur la collecte de dons, avec un objectif de 20.000 euros. Chaque don est doublé par la Fondation. « La collecte est toujours en cours, et on est encore loin de l’objectif, il faut participer », insiste-t-il. À ce stade, environ 4.200 euros ont été collectés, soit 21 % de l’objectif.
Les travaux devraient débuter dans les prochaines semaines, la phase administrative étant presque achevée. Sur le plan technique, la Fondation n’est pas maître d’ouvrage. « C’est l’association Les Enfants de Saint-Michel Mayotte qui porte le projet », précise-t-il. Elle a choisi le cabinet d’architecte HARAPPA, implanté localement, chargé de sélectionner artisans et matériaux.
L’un des enjeux architecturaux est de respecter l’histoire du bâtiment. « L’église telle qu’on la connaît aujourd’hui n’est pas exactement celle d’origine. Avant, la toiture était plus haute et triangulaire », explique Côme de Framond. En concertation avec les services de la Direction des affaires culturelles, il a été décidé de se rapprocher de l’état de l’église avant le cyclone Kamisy de 1984, qui avait déjà profondément marqué le paysage bâti de l’île.
À travers ces trois projets, la Fondation du patrimoine déploie à Mayotte une vision élargie de la restauration. Il ne s’agit pas seulement de sauver des bâtiments ou des savoir-faire, mais de les inscrire dans une dynamique sociale et collective. À Sada, le patrimoine devient un outil d’insertion professionnelle. Sur l’îlot Mbouzi, il sert de support à la transmission de l’histoire et à la sensibilisation environnementale. À Dzaoudzi, il rassemble une communauté autour d’un symbole religieux et culturel. Une manière de rappeler que la sauvegarde du passé peut aussi être un levier pour penser l’avenir.
Mathilde Hangard



