Trafic de cocaïne et blanchiment à Mayotte : l’architecture d’un réseau face à la justice

Huit prévenus sont entendus dans une affaire de trafic de cocaïne et de blanchiment d’argent, qui se serait déroulée de mars 2023 à juin 2024 entre Mayotte et la métropole, un dossier d'une ampleur inédite.

Huit prévenus comparaissaient devant le tribunal correctionnel de Mamoudzou, ce lundi 30 mars, dans une affaire de trafic de cocaïne présumé qui se serait étendue de mars 2023 à juin 2024. Selon les éléments de l’enquête, ils sont soupçonnés d’avoir participé, à des degrés divers, à un réseau organisé impliqué dans l’importation de drogues sur le territoire, leur transport, leur stockage et leur revente. Certains sont également poursuivis pour usage personnel, tandis que l’accusation évoque l’existence d’une organisation structurée, caractérisée par une association de malfaiteurs.

Contrôlé en possession de cocaïne lors d’un festival

Une trentaine de kilos de stupéfiants ont été saisis en 2025 à Mayotte (illustration).

Au-delà du trafic, l’affaire comporte un volet financier important. Plusieurs prévenus sont mis en cause pour des faits de blanchiment d’argent, mais aussi pour des infractions connexes telles que l’abus de biens sociaux, fraude fiscale, ou encore des faits de faux et de corruption. Les éléments recueillis laissent entrevoir un dossier d’ampleur, mêlant délinquance organisée et circuits financiers opaques, dont les ramifications dépasseraient le seul territoire de Mayotte.

Tout débute le 1er juin 2024, lors du festival de musique Kayamba, organisé au Jardin botanique de Coconi, sur la commune de Ouangani. Pour encadrer l’événement, la gendarmerie met en place des contrôles à l’entrée et patrouille sur le site avec un chien spécialisé dans la détection de stupéfiants. Au cours de leur passage, l’animal marque un arrêt devant un participant, que l’on désignera comme « M ».

Lors de la fouille, les militaires découvrent sur lui du cannabis destiné à un usage personnel, mais également plusieurs pochons de cocaïne représentant plusieurs grammes, ainsi qu’une inscription laissant penser à une comptabilité informelle.

Père d’un enfant de 7 ans, sans revenus stables et confronté à des difficultés administratives liées à son titre de séjour, il explique lors de sa garde à vue avoir cherché à subvenir aux besoins de sa famille en revendant de la drogue. Au cours de son audition, il met en cause un certain « S », qui lui aurait remis la marchandise quelques jours plus tôt, le 29 mai, dans une discothèque de Kawéni.

L’enquête se poursuit et « S » est identifié lors d’une séance de « tapissage » (reconnaissance photographique). Placé à son tour en garde à vue en juin 2024, il est marié et père de trois enfants. Il explique avoir grandi en métropole, avant de vivre dans plusieurs pays africains, puis de s’installer à Mayotte, où il exerce une activité dans le secteur du BTP, à Kawéni dans la zone industrielle, tout en ayant créé sa propre entreprise. Il reconnaît consommer des stupéfiants, notamment de la cocaïne, depuis plusieurs années, dans un cadre qu’il décrit comme festif.

« Il y avait de la place ici », le début du trafic 

Seul à Mayotte depuis le départ de sa famille en 2023, il effectue régulièrement des allers-retours en métropole pour leur rendre visite. C’est à cette période qu’il commence à acheminer de la cocaïne vers l’archipel, en la dissimulant dans des tubes de médicaments placés dans sa trousse de toilette, augmentant progressivement les quantités à chaque voyage.

Mayotte, surendettement, IEDOM,
Lors du festival Kariboom de Sada, en mai 2024, il empoche près de 1.500 euros grâce à la revente de cocaïne.

Lors du festival Kariboom de Sada, en mai 2024, il empoche près de 1.500 euros grâce à la revente de cocaïne et prend pleinement conscience des bénéfices qu’il peut réaliser, avec des prix allant de 120 à 150 euros le gramme.

« Quand je suis arrivé à Mayotte en 2020 je n’en trouvais pas, il y avait de la place ici (pour la création d’un marché de la cocaïne) », souligne-t-il à la barre en reconnaissant les faits. « Je regrette énormément ce que j’ai fait. Ça m’a rapporté de l’argent mais j’ai aussi beaucoup consommé et je n’ai pas de voiture, pas de réserve financière », ajoute-t-il. Un cas d’école pour la juge qui relève qu’un dealer consommateur se retrouve souvent dans cette position. « Je ne sais pas à quel point cette cocaïne est pure mais elle est très forte, c’est un produit de qualité », affirme-t-il en répondant à la représentante du procureur. « Mes clients étaient déjà des consommateurs. La plupart des expatriés ».

Pour développer son activité, il estime nécessaire de faire venir des quantités encore plus importantes à Mayotte, et c’est là qu’entrent en jeu plusieurs acteurs, dont la majorité sont à ses côtés sur le banc des prévenus.

Dans la zone industrielle de Kawéni, « S » côtoie plusieurs chefs d’entreprises et employés, à commencer par « M », qui gère une société de réparation et d’entretien de bateaux. Devenus amis, les deux hommes entament des discussions autour de la cocaïne et en consomment ensemble. « S » se sert ensuite du magasin de « M » pour faire livrer de la drogue dissimulée à l’intérieur de talkie-walkies à trois reprises, un produit directement revendu à mesure que la demande augmente.

Un de ses clients, « K » (absent à l’audience), occupant une fonction importante au sein du Service des Transports Maritimes de Mayotte (SDTM), devient rapidement un client régulier, avec notamment un achat de 3.600 euros pour 30 grammes de poudre blanche. « K m’a dit qu’il avait déjà goûté la cocaïne et j’ai tout de suite vu que cela faisait longtemps qu’il n’en avait pas pris, donc à chaque fois qu’on se côtoyait on prenait des rails », se souvient « S ».

Contrats surfacturés et rétrocessions : quand la cocaïne appelle la corruption

Le jugement sera rendu le 21 avril prochain.

L’affaire prend une autre tournure lorsque « K » ne paie plus directement en argent « S » pour la cocaïne, mais lui fournit des pièces détachées et lui concède des contrats, notamment pour réparer une grue du SDTM, qui aurait été surfacturée pour blanchir l’argent. Un contrat entre les deux hommes aurait été signé pour 45.000 euros, alors que le travail en valait en réalité 35.000 euros. « C’est « K » qui a proposé cela dès le début. C’est lui qui fractionnait les devis, et qui augmentait les tarifs. Les réparations ont bien eu lieu ! », poursuit « S ».

Un troisième acteur, « H », entre en jeu via son auto-entreprise début 2024. Connaissance de « S », il nie à la barre avoir été informé des activités illicites de ce dernier. « S m’a dit qu’il y avait du potentiel à Mayotte pour un réparateur bateaux, c’est pour cela que je suis venu », explique « H », dont la première entreprise était en liquidation judiciaire au moment des faits. Dès son arrivée, il reçoit un contrat de 68.000 euros pour la réparation d’une grue de Colas, puis une nouvelle facture de 119.000 euros de la SDTM pour une autre grue. « J’étais agréablement surpris des contrats, je n’avais jamais eu de contrats conséquents. On m’a demandé des devis, je les envoie, mais la procédure je ne la maîtrise pas », assure « H ». L’homme réalise quatre devis différents pour un seul et même chantier, sans se poser de questions, expliquant qu’il ne connaissait pas les limites des marchés publics.

« J’ai fait ça car je me suis dit que les prix ici sont supérieurs en France. Je me suis rendu compte après de mon erreur », confie « H » au sujet des contrats surfacturés. Si l’homme nie toute implication dans le trafic, il reconnaît avoir versé 15.000 euros à « S » alors que ce dernier était en prison. Une somme qui représenterait selon lui, « sa part » dans le chantier de la grue du SDTM, et qu’il n’a pas hésité à lui verser en avance des travaux, sans recevoir de factures et alors même que « S » est en prison. « Je voulais l’aider et je pensais qu’il allait bientôt sortir de prison. Il a toujours bien fait son travail », se justifie-t-il.

En l’absence de « K », les juges se sont ensuite intéressés au rôle de « N », qui travaillait dans un snack à Hamaha Beach au moment des faits et qui aurait participé à l’association de malfaiteurs dans le trafic de cocaïne, en rassemblant autant les clients potentiels que les vendeurs et en s’occupant du « business » en l’absence de « S ».

Deux autres prévenus sont également entendus dans l’affaire, l’un pour un rôle dans l’usage et la détention de stupéfiants, et l’autre pour sa participation présumée à des opérations de blanchiment liées au trafic de drogue, impliquant le placement ou la dissimulation de produits issus de ces délits.

L’audience se poursuit ce mardi 31 mars, pour tenter d’en savoir plus sur le rôle de chacun des prévenus. Le premier jour a permis de se faire une idée de la structuration et de l’organisation du réseau, tout en révélant les failles du territoire, notamment la « facilité » avec laquelle de la drogue dure a pu y circuler et le nombre important de clients potentiels. L’audience a également mis en lumière les conséquences de l’arrivée d’une telle drogue à Mayotte, entre corruption, intermédiaires et vendeurs précaires cherchant à en tirer profit, ainsi que les répercussions sur la consommation locale et la sécurité publique.

Les prévenus encourent des peines particulièrement lourdes : jusqu’à 10 ans d’emprisonnement pour trafic de stupéfiants, pouvant atteindre 20 ans en cas de bande organisée, ainsi que de très fortes amendes. L’usage est puni jusqu’à 1 an, tandis que le blanchiment peut aller jusqu’à 10 ans dans les cas aggravés. À cela s’ajoutent les infractions financières connexes, passibles de sanctions importantes et de confiscations de biens.

Le jugement sera donné le 21 avril prochain.

Victor Diwisch

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