Illettrisme, onze lettres qui cachent une forêt de besoins à Mayotte

Difficile d’être optimiste quand on évoque le chantier de la lutte contre l’illettrisme, comme le soulignait le sous-préfet Jérôme Millet. Face à des besoins grandissants, de populations récemment arrivées sur le territoire, ou sur place y compris chez les salariés, il va falloir décupler les moyens. Le directeur de l'Agence nationale de lutte contre l’illettrisme en annonce. C’est un début.

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Aux côtés d'une jeune stagiaire de la Cité des Métiers, Youssouf Moussa se réjouit des annonces de Hervé Fernandez

« Ça m’est arrivé plusieurs fois de m’agacer parce qu’un de mes dossiers n’était pas traité, avant que je m’aperçoive que mon interlocuteur ne maitrisait pas son contenu, il ne comprenait pas. Il y a un gros travail à faire et à tous les échelons », nous glisse Mounirou Ahmed Boinahery, Directeur des affaires générales à la mairie de Koungou. C’est dans cette commune qu’était organisée la 8ème édition des Journées nationales d’action contre l’illettrisme (JNAI). Au regard des consignes préfectorales de limitation des rassemblements, mises en application ce mercredi, une partie du programme a basculé en visio, occasionnant des flottements dans l’organisation du côté de la Plateforme de lutte contre l’illettrisme. Pas de son dans la salle, ni lors de la diffusion des vidéos et des témoignages. L’animatrice a poursuivi avec abnégation.

De quoi parle-t-on ? L’illettrisme désigne des personnes qui, après avoir été scolarisées en France n’ont pas acquis une maitrise suffisante de la lecture, de l’écriture, du calcul, des compétences de base pour être autonome dans les situations simples de la vie courante. L’analphabétisme désigne toutes personnes qui n’ont jamais été scolarisées ni en France ou à l’étranger. Il s’agit pour elles d’entrer dans un premier apprentissage. Mayotte est fortement touchée par les deux problématiques, comme le montrent des données, qui datent : en 2012, 58 % de la population était en situation d’illettrisme, dont 39 % d’analphabètes (INSEE), 44 % des salariés nécessitaient une formation aux savoirs de base avant d’accéder à une formation et 85% de l’offre de formation s’adresse à des niveaux 2 et plus quand 50% de la population est de niveau 1 et moins.

Plusieurs témoignages mettaient en évidence le chemin à parcourir. Formées par Hodina, 3 femmes d’une quarantaine d’année déchiffrent une phrase en français, et en shimaoré, « c’est important de le faire dans les deux langues, ça débloque les inhibitions », explique la directrice d’Hodina, quand 4 jeunes formés par la Cité des Métiers, expliquaient avoir pu bénéficier de cours de français et de maths, faute d’avoir pu être scolarisés.

Jérôme Millet : « Il en va de l’employabilité de la population »

« J’ai appris le français, les maths, et le respect »

Ils sont environ 600 à être accompagnés ainsi par la Cité des Métiers, sans compter ceux supervisés par Hodina, par la Ligue de l’enseignement, etc., sur des savoirs de base, des savoirs CléA, comme l’explique Youssouf Moussa, directeur du Caarif-Oref, qui porte la plateforme de lutte contre l’illettrisme et la Cité des Métiers : « Que cela touche les parents qui ont besoin de suivre la scolarité de leurs enfants ou les jeunes sur les matières scolaires de base, CléA rajoute des données sociétales, comme les postures à suivre pour travailler en équipe ». Abdallah, 13 ans, suivi à la Cité des Métiers, l’illustre : « Je vais pas à l’école, et ici j’ai appris à lire et à écrire et le respect, comment je dois me comporter devant les autres ».

Invité d’honneur en visio, Hervé Fernandez, directeur de l’Agence nationale de lutte contre l’illettrisme (ANLCI), se disait conscient de cette réalité à Mayotte, qui l’amenait à faire deux annonces : « Nous allons financer un nouveau poste de chargé de mission sur l’analphabétisme à la préfecture de Mayotte, et pour actualiser les données, le ministère du Travail va financer une étude sur l’illettrisme. »

Une annonce bien accueillie, notamment par le secrétaire général adjoint du préfet, en charge de la cohésion sociale et de la jeunesse, Jérôme Millet, qui évoquait une situation « compliquée » : « Mayotte est à part entière dans la République française mais entièrement à part. Département le plus pauvre, où 40% de la population vit dans de l’habitat informel et où 59% souffre d’illettrisme ou d’analphabétisme. Nous héritons d’une situation très compliquée, qui pèse sur l’activité économique et freine le développement du territoire. Il en va de l’employabilité de la population. » Il soulignait le travail « considérable » abattu par les associations pour relayer le rectorat avec du soutien scolaire. Environ 800 élèves n’étaient pas scolarisés à cette rentrée, avait indiqué le recteur.

« On a au moins 100 ans de travail devant nous ! »

Après cet essai en visio, une petite formation au numérique ne sera pas de trop

L’annonce de l’appui national réjouit également Youssouf Moussa : « C’est une très bonne nouvelle. Il fallait réactualiser les données. Et l’envoi d’un Chargé de mission va permettre de coordonner les acteurs qui ont tendance à œuvrer chacun dans leur coin, et surtout, cela va nous permettre désormais d’avoir une visibilité au niveau national. »

Nous avons cherché à détailler avec lui un peu plus la portée du dispositif, face à un public toujours plus nombreux à gérer, en raison notamment des arrivées continues sur le territoire, « on a au moins 100 ans de travail devant nous pour répondre aux besoins ! », lâchait-il. Que deviennent ces jeunes et ces parents, une fois formés ? Youssouf Moussa nous répond : « Nous commençons par repérer les jeunes et les adultes en besoin, action facilitée par la plateforme numérique, par les associations, et par la mise à disposition d’agents communaux. Une formation à la parentalité pour les aînés ou à l’insertion pour les plus jeunes est proposée dans les 15 communes adhérentes. Elle dure 6 mois. A la sortie, les familles structurées, arrivent à mieux accompagner leurs enfants, notamment dan le suivi scolaire. La difficulté se pose pour les jeunes femmes seules qui cherchent à travailler, et les jeunes demandeurs d’emploi. Pour les premières, une formation de 400h, ça ne suffit pas, et pour les seconds, il faut une formation qualifiante. » Les niveaux acquis ne le permettent pas toujours, avec un risque de marginalisation ensuite. « Nous travaillons avec le conseil départemental sur le suivi de ces catégories, car si on relâche, ils changent de téléphone et on les perd. »

Le Pacte ultramarin d’investissement dans les compétences (PUIC) donne des billes, notamment dans la lutte contre l’illectronisme, « nous avons deux conseillères qui sillonnent l’île. » Mais un gros travail de coordination entre tous les partenaires, les organismes de formation, Pôle emploi, la Mission locale, la cité des métiers, la Ligue de l’Enseignement, le rectorat, les associations, reste à mener par le ou la future chargée de mission.

Anne Perzo-Lafond

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