Syndicat des Eaux : « On ne sait pas si les salaires seront payés le mois prochain »

L’exercice allait au delà de simple constat habituellement fait par une nouvelle équipe sur les insuffisances de la précédente : la situation du Syndicat des Eaux est catastrophique et il va falloir taper dans le portefeuille des Mahorais. « Si on arrive à maintenir le SMEAM en vie ! », alertait le nouveau président.

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SMEAM, eau potable, Mayotte, Vinci
Le nouveau président Fahardine Bacar entouré d'Aminat Hariti et d'Ibrahim Aboubacar, a un lourd défi à relever

« Nous avons de gros problème de trésorerie. On ne sait pas si les salaires des agents seront payés le mois prochain », déclarait le nouveau président du Syndicat Mixte d’Eau et d’Assainissement de Mayotte (SMEAM), Fahardine Bacar, qui avait convié la presse pour un état des lieux, « en toute transparence ». Il base sa réflexion et son action sur un récent rapport de la Chambre régionale des Compte.

Il a succédé le 30 juillet 2020 à Moussa Mohamadi Bavi dont nous avons constamment critiqué la gestion. Lorsqu’il en a pris les manettes après le décès du brillant Maoulida Soula, la section Eau était bénéficiaire, et le réseau en bon état. L’Assainissement était à bâtir, notamment les modalités de raccordement. En 2018, un rapport de la Chambre Régionale des Comptes alerte sur une gestion dispendieuse en masse salariale passé de 2,3 millions d’euros à 4,5 de 2013 à 2017, « un tiers de recrutement en plus », en indemnités des membres du bureau de 100.000 euros par an, en véhicules de fonction, en frais de téléphone, etc. La productivité chute de 50% sur la période.

Pendant ce temps, aucun investissement n’est mené, alors que le premier rapport de la CRC intervenait au lendemain de la grosse pénurie d’eau de 2017. Aminat Hariti, récemment élue 2ème vice-présidente du SMEAM, dresse un non-inventaire : « Le réseau d’eau potable est défectueux, et lorsqu’une intervention d’urgence est à mener, les réservoirs ne peuvent assurer un stockage de plus de 4 heures, ce qui provoque les coupures pour travaux, que l’on a dans l’année. »

Pourquoi personne n’a réagi alors que le rapport de la Cour des Comptes en 2018 prévoyait la mise en place d’un comité de pilotage, impliquant le préfet, la direction de l’Equipement, du Syndicat des Eaux, de l’Agence Française de Développement, de l’Agence Française pour la Biodiversité et de la Caisse de Dépôts ? Aussi stupéfiant que cela puisse paraître, impossible pour tout ce beau monde d’imposer des pratiques vertueuses : « Les dirigeants du SMEAM faisaient des promesses d’économie, mais ne les tenaient pas », critique le président Fahardine Bacar en réponse à notre étonnement.

140 millions d’euros devenus impossible à consommer

Une colère fortement perceptible chez le préfet contre Bavi lors de la réunion de crise sur l’eau en début d’année

La préfecture avait quand même tenté de reprendre la main en déléguant la réalisation des travaux des 140 millions d’euros du Contrat de progrès à la DEAL. Mais les maires avaient refusé, « C’est un recul en matière de libre administration des collectivités. Le Sieam reste un bel outil, tout dépend de qui le gère ! », nous avait répondu Saïd Omar Oili, qui présidait l’Association des Maires de Mayotte. C’est vrai, mais les maires ont un pouvoir de contrôle sur leur propre syndicat et ne l’ont pas exercé, il en avait lui-même convenu. Ils sont donc impliqués dans le naufrage.

Depuis, le Sieam est passé d’un statut Intercommunal à mixte avec l’intégration des intercommunalités, devenant le SMEAM, mais continuant à s’enfoncer.

Un nouveau rapport de la Chambre régional des Comptes daté du 20 août 2020, le confirme : « La trésorerie manquante pour régler les factures est de plus de 23 millions d’euros », auxquels il faut ajouter 15 millions d’euros d’emprunts à la BFC. En conséquence, les 140 millions d’euros financés à 75% par l’Etat, ne pourront pas être dépensés, le syndicat ne pouvant apporter de contrepartie. « En 2020, 100% des investissements ont été payés par l’Etat, sinon rien n’aurait été fait. D’ailleurs, pour 2021, aucun investissement n’est financé », constate Aminat Hariti.

Les infrastructures actuelles, les deux retenues collinaires et l’usine de dessalement de Petite Terre, ont été financées entre 1994 et 2001, notamment en présence du préfet Boisadam. « Depuis, rien est sorti de terre ».

Le cadeau de Bavi à Vinci

Bavi (derrière au centre) avait offert le champagne, assurant avoir signé un accord avec la famille Bamana, une des propriétaires du terrain d’implantation de la 3ème retenue collinaire

Par contre, Bavi et ses acolytes ont voyagé, rapporte la Chambre des comptes, « en métropole, à Madagascar, en Inde », ont acheté des véhicules « 34 pour 105 agents ». Pour passer ses marchés en passant sous la ligne de tir de déclaration, le syndicat fractionnait ses achats, et dans le cas de passation de marché, son manque de professionnalisme dans leur rédaction les faisait majoritairement classer sans suite. Des opérations anciennes, indispensables à la distribution d’eau potable, ne sont pas achevées.

Si l’équipe de Fahardine Bacar s’attendait « à une situation difficile », elle vient de découvrir « cette semaine » un nouveau piège : « Alors que le délégataire Vinci nous versait 2,4 millions d’euros par trimestre, juste avant de partir, mi-juillet, Bavi leur basculé de son propre chef 1,9 million d’euros, soit disant pour rembourser la dette de 12 millions d’euros que le SMEAM avait envers lui. » Ce qui aggrave le trou de trésorerie, « nous ne savons pas si nous pourrons payer les agents le mois prochain. »

Les solutions à court terme, ne sont pas réjouissantes, rapporte le président : « Non seulement nous ne pourrons pas baisser le prix de l’eau comme je l’aurais souhaité, mais nous allons devoir l’augmenter dans l’idée de souscrire un emprunt de 80 millions d’euros. Ce sont les Mahorais qui vont le payer, sur 40 ou 50 ans, et alors même que nous avions des ressources ». Il annonce des coupes franches dans les frais de véhicules et de téléphone, et un membre du bureau annonçait que la quinzaine d’agents qui demeuraient au service d’assainissement, désormais externalisé, seront transférés vers les mairies ou les intercommunalités membres.

En matière d’investissement à mener, des travaux pour accroitre la capacité de stockage des réservoirs d’eau potable à 12h sont indispensables, et une étude travaille sur l’implantation d’une usine de dessalement en Grande Terre. Celle de Petite Terre qui fonctionne à la moitié de sa capacité devrait être rétablie dans 6 mois environ. La création d’une 3ème retenue collinaire que Bavi n’aurait pas fait aboutir, voit son étude élargie, avec 4 sites retenus, « les marchés sont lancés cette semaine », rapporte le DGS Ibrahim Aboubacar, qui n’a pu que convenir que lors de la précédente mandature, « les paroles n’étaient pas suivies d’actes ».

Dire que, en juillet, comme un dernier fait d’arme avec ce manque de pudeur qui le caractérise, Bavi avait contesté l’élection de Fahardine Bacar à la tête du SMEAM…

Consulter SMEAM Rapport CRC août 2020

Anne Perzo-Lafond

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