Un colloque sur la qualité de l’eau… en l’absence de ses gestionnaires

La qualité de l’eau est bonne à Mayotte… « Encore faut-il y accéder ! » glissait en préambule Mouhoutar Salim, Directeur adjoint de l’antenne mahoraise de l’ARS OI. Et pas seulement pour évoquer le tiers de la population qui n’est pas raccordée, mais également l’inquiétude sur la pérennité de la production d'eau qui en menace la qualité.

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Antoine Montiel ou comment se prémunir contre les "bestioles"

Pas d’inquiétude, quelque soit l’aléa, toute eau distribuée est traitée, « nous consommons tous le pipi de nos grands-mères ! », ironisait Antoine Montiel, un des quatre experts invités, pour matérialiser le cycle de l’eau.

Organisé par l’ARS pour dresser un état des lieux de la qualité de l’eau à Mayotte, le colloque qui se tient sur deux jours, animé par quatre experts, s’adresse en priorité aux professionnels. L’absence de deux acteurs majeurs, le Syndicat Intercommunal d’Eau et d’Assainissement (Sieam), chargé d’organiser le réseau d’alimentation en eau potable, et de la DEAL, Direction de l’Environnement, de l’Alimentation et du Logement, notamment pour sa police de l’eau, avait donc de quoi surprendre. Il faut dire que le contexte est tendu entre les deux, où l’un, la DEAL, est toujours pressenti pour reprendre la gestion des investissements de l’autre.

Cela n’a pas empêché le message principal de passer. En 2018, l’ARS a effectué 559 prélèvements pour analyser la qualité de l’eau que nous buvons. Elle est bonne à prés de 100% sur l’ensemble du territoire. « Nous contrôlons l’ensemble des paramètres, en tenant compte de 200 molécules de pesticide », informe Christophe Riegel, Responsable de la Cellule eau d’alimentation à l’ARS.

Il a été beaucoup question de « bestioles » (de bactéries) et de risques biologiques, dans l’exposé d’Antoine Montiel, Ingénieur retraité de la Ville de Paris, responsable du laboratoire d’analyses et de recherches analyses et traitement des eaux. Il a effectué plusieurs missions à Mayotte pour le compte du Sieam entre 2009 et 2014. Un exposé technique, mais très éclairant sur la crise de pénurie d’eau que Mayotte a traversée sur la saison chaude 2016-2017.

6 minutes pour tuer les « bestioles »

Christophe Riegel: “Nous sommes toujours en limite de capacité de production”

La population de la moitié sud de l’île ne pouvait alors ouvrir leur robinet qu’un jour sur trois au pire de la crise. Et ce jour là, l’eau qui coulait était au combien trouble. Le réseau de surveillance épidémiologique de l’ARS avait enregistré une très forte augmentation du pourcentage de consultations pour diarrhées sur cette période. Autant dire que l’eau n’était pas potable. « La turbidité de l’eau protège les bestioles. En la faisant bouillir, on divise par dix le nombre de bactéries par minute. Il faut respecter une durée de 6 minutes minimum », recommandait Antoine Montiel dans son langage imagé. Tout en rajoutant que 1 kilo de bois est nécessaire pour faire bouillir seulement 1 litre d’eau.

De cette matinée nous retiendrons que nous sommes plutôt épargnés à Mayotte, puisque les cyanobactéries (ou algues bleues) ne sont pas toxiques ici, « vous avez beaucoup de chance ! »

Pour limiter les risques, une politique de protection de la ressource doit être énergiquement menée, ce qui est encore loin d’être le cas. « La majorité des forages et des rivières bénéficie d’un arrêté de protection, mais pour l’instant les travaux n’ont pas été effectués par les collectivités », expliquait Christophe Riegel. Cela permettrait pourtant d’éviter toute pollution accidentelle, comme en 2017 l’infection au diméthoate à Kwalé, ce pesticide largement répandu sur les tomates.

Un peu plus de la moitié des bornes fontaines est opérationnelle

La crainte d’une nouvelle pénurie d’eau est toujours prégnante, surtout qu’en l’absence du Sieam, la petite assemblée n’a pu avoir de point sur les investissements du plan urgence eau. Actuellement les débits des rivières sont faibles, « on puise sur les retenues collinaires », un constat habituel en cette fin de saison sèche, complète Christophe Riegel qui rappelle le principal aléa, « un début tardif de la saison des pluies », qui serait de nouveau synonyme de coupures.

Toujours en limite de capacité de stockage

Face à une croissance de la consommation en eau potable de 3% environ chaque année, des travaux d’envergure sont à mener, dont la compétence revient aux deux grands absents. Car les réserves sont toujours insuffisantes : « Nous sommes en limite de capacité sur l’ensemble de la filière de production d’eau potable. Que ce soit sur les usines de traitement (il y en a 5 en Grande Terre, et une unité de dessalement en Petite Terre, ndlr), sur le stockage, ou sur la distribution nécessaire pour alimenter la totalité de la population ». D’où les coupures permanentes annoncées par les communiqué de la SMAE, filiale de Vinci, délégué à l’entretien du réseau. Et l’impact sur la qualité lors de la remise en eau.

François Mansotte invite les maires à afficher les résultats d’analyse d’eau potable

D’autant qu’il faut anticiper sur le potentiel d’équipement de la population, et intégrer le tiers de la population qui n’a pas accès à l’eau du robinet à Mayotte, « certains s’approvisionnent sur une des 60 bornes fontaine en état de marche sur la centaine qui couvre l’île, d’autres en aval des rivières ou dans des puits », rapporte Aude Sturma, chargée de recherche au CNRS, dont la thèse portait sur les défis de l’assainissement à Mayotte. Elle s’est rendue à Tsoundzou, derrière le Douka Be, « les gens puisent dans une rivières pleine de déchets, ils sont tous malades ! »

Des bornes fontaine « qui avaient été installées après l’épidémie de choléra », se souvient François Mansotte, Ingénieur chimiste qui fut en poste à l’ARS de Mayotte en 2012, « l’eau vient du réseau public, sa qualité est donc la même que celle du robinet ». C’est lui qui avait notamment mis en place « avant La Réunion » l’info-facture que nous recevons une fois par an dans nos boites aux lettres, « ce qui ne doit pas dispenser les maires de leur obligation de l’afficher en mairie ! »

Anne Perzo-Lafond

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