Séismes : il faut davantage tenir compte du contexte socio culturel disent des sociologues

Deux chercheurs en sociologie ont rédigé une étude axée sur l'essaim de séismes de Mayotte. Ils concluent de leurs observations que le contexte socioculturel doit être mieux pris en compte quand les autorités communiquent, et veulent faire de Mayotte un exemple en ce sens.

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"Trois fois dans la nuit, ça suffit", le dessinateur Phil Ouzov avait fait le pari de faire rire pour rassurer

La panique qu’ont entraîné les premiers séismes en mai dernier avait de quoi prendre le cours les autorités. On se souvient bien du sous-préfet Etienne Guillet sillonnant le département pour communiquer auprès de la population, notamment à Bandrélé avec la Croix Rouge, ou sur Mayotte Première au beau milieu de la nuit. On se souvient aussi d’un temps révolu où les communiqués quotidiens de la préfecture apportaient une réponse -partielle- aux questionnements de la population. Avant de s’espacer encore et encore.
Presque un an plus tard, il subsiste une forte défiance à l’égard des autorités et du BRGM, et de nombreuses questions subsistent.
Deux chercheurs, Laure Fallou et Rémy Bossu, ont décidé de se pencher sur la question. Ce ns sont pas des sismologues, mais des sociologues. Leur travail repose sur 10 entretiens individuels, 468 questionnaires via Internet et l’étude de centaines de commentaires en ligne, notamment sur Facebook et le groupe dédié S.T.T.M.

Ils ont intitulé leur essai (en anglais) “prendre en compte le contexte socio-culturel pour améliorer la communication scientifique- les leçons des séismes de Mayotte”. Une nécessité “pour établir un lien de confiance entre la population, les scientifiques et les autorités” écrivent-ils.
Selon les chercheurs, les séismes ont eu un impact d’autant plus important à Mayotte que la culture du risque y est faible. « Jusqu’au début de l’essaim de séismes, peu de tremblements de terre avaient été enregistrés à Mayotte. Le risque sismique était considéré comme faible par les habitants, et la plupart n’avaient même pas conscience qu’il existait ».
Les principaux risques bien connus sont les aléas cycloniques ou le risque d’inondations, mais en l’absence d’événements majeurs récents sur l’île, la population y prête moins attention. C’est une partie des raisons pour lesquelles « au cours des deux premiers mois, l’essaim de séismes a généré un haut niveau d’anxiété au sein de la population ».
Dans un contexte de faible sensibilisation au risque sismique, et de faible connaissance des notions sismologiques de base au sein de la population, « les attentes envers la communauté scientifique et les autorités étaient très élevées. Les citoyens avaient pendant les premiers mois besoin d’informations basiques sur les séismes » écrivent les sociologues. ” Certains attendaient des scientifiques qu’ils prédisent les séismes” poursuivent-ils, illustrant le fossé entre les attentes, et les connaissances scientifiques. Un fossé qui a donné l’impression que des choses étaient cachées.

Echange sans détour entre le directeur de cabinet du préfet Etienne Guillet et des habitants de Bandrélé au sujet des séismes en mai dernier.

« Cet apparent manque de communication a paru suspect aux yeux de nombreux habitants » notent les sociologues. C’est pourquoi “la population  s’est mise à chercher des explications, tant pour les séismes inexpliqués, que pour le silence des autorités et des instituts de sismologie “. Selon eux, la recherche d’un sens derrière chaque événement majeur ou catastrophique est “hautement culturelle”, et c’est là que les autorités et scientifiques ont été distancés par les rumeurs. La survenue du phénomène en plein Ramadan, après les grèves lors desquelles un zébu aurait été enterré vivant dans une société “imprégnée de culture animiste” ont alimenté cette soif de sens, que la science ne parvenait pas à étancher. Les thèses complotistes ont suivi, telles que la recherche de pétrole au large. “Le silence des autorités a (aussi) été expliqué par une volonté de la préfecture de ne pas prendre en charge les réparations dans les logements endommagés” constatent les chercheurs qui pointent aussi du doigt les journalistes. L’usage « largement répandu du champ lexical du mystère a ajouté à ces suspicions » écrivent-ils.
Selon cette étude, Mayotte fait office de laboratoire de communication, et des leçons sont à tirer de ces erreurs.
Dans leurs constats, les deux sociologues estiment important “non seulement de réfléchir aux informations à communiquer, mais aussi à la façon de les transmettre”. Ils saluent le travail de la préfecture qui a vite compris l’importance considérable de Facebook pour les Mahorais, tout en communiquant sur Twitter à l’adresse des scientifiques.

« Le cas de Mayotte révèle la nécessité pour la communication scientifique de tenir compte du contexte socio-culturel. Quand il s’agit de communiquer sur des séismes, il faut prendre en compte le niveau de connaissances préalables et les croyances de la population sur les séismes. Dans ce cas précis, il était nécessaire d’expliquer d’abord des faits basiques sur les tremblements de terre avec des termes simples, en raison de la faible culture du risque, et de l’imaginaire entourant le travail des sismologues. Notamment rappeler qu’un séisme ne peut être prédit(…) et que la recherche prend du temps. »

« En conclusion, l’exemple de Mayotte plaide pour une responsabilité collective de la communauté scientifique, y compris des sciences humaines, à travailler ensemble pour apporter efficacement des réponses à la population »

Y.D.

2 Commentaires

  1. A lire jusqu’au bout ! Une belle analyse de l’incapacité “maladive” de certaines administrations à entendre, écouter, comprendre la population qu’elles sont censées protéger et informer ! Et comme c’est, hélas, lié, aussi à la certitude de “savoir” et que l’autre est trop bête pour comprendre et assimiler des informations importantes … Ça continue ! Merci à vous d’avoir repris l’essentiel de ce “papier” du Euro-Med Seismological Centre (EMSC)

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