« Ça ne passe pas ! ». Sur le lagon de Mamoudzou, lundi matin, le ton est donné. Les moteurs grondent, les bateaux se rapprochent et une dizaine de prestataires nautiques se mettent en travers d’une barge à quai. « Allez hop, on bloque, on forme une belle ligne », lance Max, de Mayotte Découverte. Cette fois, après des mois d’alertes et de promesses, les professionnels sont passés à l'action.
Sur le quai, des centaines de passagers découvrent le blocage sans avoir été prévenus. Certains ont un avion à prendre, d’autres doivent travailler. Près de deux ans après le passage du cyclone Chido, survenu le 14 décembre 2024, la colère des marins vient de gagner le lagon et le Département-Région de Mayotte se retrouve face à une crise qu'il n'a pas réussi à désamorcer.
7 heures, le lagon se ferme

Peu avant 7 heures, les premières embarcations viennent se positionner devant les barges. Une, deux, trois, quatre… Le rassemblement prend rapidement de l'ampleur. Au total, une dizaine de professionnels issus de différentes structures sont mobilisés. Seablue, Mayotte Découverte, Ceta'Maore, XcapeOne, OTGR, des professionnels de la plongée, des pilotes de bateaux à moteur, des secouristes et des plaisanciers. Tous sont là pour la même raison : obtenir enfin des infrastructures portuaires dignes de ce nom.
La scène avait pourtant été annoncée. Le 8 septembre dernier, les professionnels prévenaient déjà qu'ils pourraient revenir avec plusieurs bateaux pour bloquer l’île. Deux mois plus tard, la menace est devenue réalité. À 6h45, les barges circulaient encore. Mais à mesure que les bateaux se mettent en ligne, les traversées entre Grande-Terre et Petite-Terre sont bientôt interrompues. Sur le quai, les premiers voyageurs découvrent la situation sans en comprendre immédiatement la raison. Deux jeunes femmes sont au guichet électronique. « Ah bon, y'a pas de barge ? Ahhh bon, on savait pas », s’étonnent-elles, avant que l’une ne tente de rejoindre précipitamment l’embarcation.
Sur l’eau, le mouvement s’organise. Une barge de la COLAS s’apprête à quitter Mamoudzou. Les prestataires interpellent son équipage. « Vous êtes en repos, allez acheter les sandwichs, vous pouvez appeler votre patron », lance gaiement un prestataire. « Appelez le patron de COLAS, il va nous faire un ponton ou une digue, une passerelle, le minimum, il saura mieux faire », poursuivent-ils avec ironie. À bord d’un bateau de prestataire, une jeune femme résume la situation d'une phrase : « Le problème à Mayotte, c’est qu'on demande toujours le minimum c’est ça qui n’est pas normal ». Un autre prestataire surenréchit. « Oui car le minimum il n’est jamais là ». Puis les bateaux se placent devant la barge à quai à Mamoudzou. « Bip bip, ça passe pas », lance un professionnel. La traversée de 7 heures ne partira pas. Max, de Mayotte Découverte, dirige la file. « Allez hop, on bloque, on forme une belle ligne » et rappelle aussitôt une consigne à la radio de navigation (la VHF), que les secours doivent pouvoir passer. « Les gars, ambulances et secours, on laisse passer ».

À terre, la matinée est brutale à la gare maritime de Mamoudzou. Les voyageurs s’accumulent, les voitures, les camions aussi. Une centaine de personnes attendent d’abord, puis 200, avant d’atteindre environ 350 usagers, vers 7h30, selon les estimations faites sur place. Certains doivent rejoindre leur travail en Petite-Terre, d’autres ont des rendez-vous médicaux ou professionnels. Plusieurs ont surtout un avion à prendre.
Un homme attend avec sa femme et sa fille, leurs valises à la main. « On a déjà acheté le ticket, on a un voyage, on a un avion », s’inquiète-t-il. Un autre passager, venu de Dzoumogné, raconte s'être levé à 4 heures du matin pour rejoindre son travail. « Y'a des gens qui ont des rendez-vous, comment ils vont faire avec leurs billets d'avion ? Moi, j’allais travailler en Petite-Terre, j’allais au boulot et là on est bloqués ».
Et personne ne les avait prévenus. Le Département-Région de Mayotte, pourtant directement concerné par le dossier et informé d’une possible mobilisation, n’a pas permis aux usagers d'anticiper les perturbations. Sur place, des agents de Msafara disent, eux aussi, ne pas avoir été avertis. « On ne savait pas, et là les gens ne sont pas contents, c’est normal, ils ont acheté leur ticket et ils ne peuvent pas barger, c’est compliqué », estime une salariée de Msafara.
Pourquoi ne pas avoir organisé une information préalable ? Pourquoi laisser des centaines de personnes découvrir le blocage une fois arrivées au quai, alors que la mobilisation était annoncée ? Les questions des usagers pleuvent au fil des minutes.
Pendant ce temps, une navette des forces de l’ordre tente momentanément d’assurer quelques rotations, notamment pour les personnels hospitaliers, les fonctionnaires et les services de sécurité. Mais les demandes de passage se multiplient. « Uniquement les fonctionnaires », entonne un policier. Des voyageurs supplient les policiers de les conduire à Petite-Terre pour ne pas manquer leur avion. Le dispositif finit par être interrompu, les forces de l’ordre demandent aux voyageurs de quitter le ponton provisoire pour laisser place aux personnes autorisées à emprunter la navette.
Et si la colère des usagers est légitime, elle ne se retourne pas nécessairement contre les prestataires mobilisés. Sur le ponton, en tentant d’avoir une place à bord de la navette des forces de l’ordre, certains usagers, valises en main, semblent avoir compris que le blocage des barges n'est pas le fruit du hasard. Un jeune homme attendu en formation auprès des sapeurs-pompiers en Petite-Terre comprend leur démarche. « Je n’étais pas au courant, mais ça me semble totalement logique qu’ils manifestent pour le ponton. Ils ont raison, même si c’est embêtant, je comprends ». Une jeune femme très en colère scande. « Oh le Département là, ils sont où les responsables encore, c’est quoi ce travail, vous croyez que je vais m’énerver contre les plaisanciers, alors que c’est à vous de prévenir les gens si y’a pas de barge qui part ? C’est vous qui gérez les barges non ? C’est pitoyable », hurle-t-elle téléphone en main.
Des professionnels à bout

Quelques semaines plus tôt, les prestataires nautiques nous racontaient leur quotidien de travail dès l’aube. Les kayaks pour rejoindre les bateaux, les murs à escalader pour récupérer les glacières, les ravitaillements interminables, les embarcations nettoyées à l'eau de mer et les risques de blessures. Deux mois plus tard, les conditions dénoncées n'ont toujours pas trouvé de réponse à la hauteur de leurs attentes.
Cette fois, Fayad, du club de plongée OTGR, rappelle que les difficultés ne se limitent pas à Mamoudzou. À Petite-Terre, le ponton provisoire ne répond pas aux besoins des professionnels. Certains équipements sont défectueux, les vols et les dégradations se poursuivent. « C'est compliqué quand y’a de la houle, tu prends ton kayak pour aller chercher ton bateau le matin et l’après-midi, on parle de sécurité, mais ce n’est pas du tout sécurisé, et le problème c’est que rien ne change alors que ça fait deux ans bientôt », explique-t-il.
Les professionnels parlent aussi de la sécurité de leurs embarcations, des manœuvres d'accostage et des risques auxquels ils exposent leurs clients. La situation touche même les secours, avec un bateau de la Société nationale de sauvetage en mer (SNSM) immobilisé depuis trois mois après avoir été endommagé lors d'une tentative d'accostage sur un ponton de Petite-Terre réservé aux forces de l’ordre.
Ce qu’ils réclament n’a pourtant rien d’extravagant. Des pontons, à Mamoudzou et à Dzaoudzi, adaptés à leur activité, des accès sécurisés, des équipements réparés et des espaces où entreposer leur matériel sans craindre les vols. Autant de conditions pour travailler sans transformer chaque début et chaque fin de journée en parcours d’obstacles. Mais au fil des mois, les échanges avec la collectivité n’ont pas suffi à faire retomber la tension. Des réunions ont été organisées, des engagements évoqués, des travaux annoncés. Sans que les professionnels constatent, sur le terrain, les améliorations attendues. « On nous balade », résume l’un d’eux.
Une collectivité qui parle encore de procédures

Face à la colère des professionnels, Hakim Madi, directeur des ports au sein du Département-Région de Mayotte, défend l'action de la collectivité. Il rappelle qu’un ponton provisoire a été aménagé après le cyclone pour permettre aux prestataires de poursuivre leur activité. « Juste après le cyclone, parmi les travaux d’urgence qui ont été engagés, il y a eu l’aménagement de ce ponton d’urgence, justement pour permettre à ces plaisanciers de pouvoir continuer leurs activités », explique-t-il à notre rédaction, debout sur le ponton provisoire de Mamoudzou.
Il reconnaît toutefois les limites de cette installation. « Ce ponton-là ne devrait pas être là. Il n’est pas fixé. Vous voyez, il bouge avec la houle et avec l’arrivée des barges. C’est un problème ». Selon lui, la collectivité est régulièrement appelée pour effectuer des réparations, parfois tous les deux à trois mois.
Hakim Madi invoque la responsabilité juridique de la collectivité pour justifier la prudence dans la réalisation des ouvrages. « C’est une question de responsabilités. C’est un ouvrage public. On ne peut pas se permettre de venir aménager quelque chose comme ça, à la va-vite. Demain, s’il y a un problème, on va se retourner contre nous ».
Dans l’immédiat, le Département assure avoir sollicité deux entreprises afin d'obtenir des devis pour réparer le ponton provisoire de Mamoudzou, défaillant notamment un accident avec une barge qui a endommagé un taquet. « Dès que j’aurai leurs devis dans la journée, on va valider le devis qui nous paraît le plus correct, pour que dès demain ils puissent intervenir ici pour faire les réparations urgentes », annonce-t-il.
D’autres mesures sont également envisagées : déplacer le portail blanc situé à l'entrée de la gare maritime, à l’entrée du ponton provisoire, pour limiter les intrusions, et du côté des anciens bureaux du port de plaisance, installer un éclairage dans la zone de stockage des canoës-kayaks et clôturer un espace pour protéger le matériel. Le retrait d’un bateau et d’une cuve appartenant à la CCI est également annoncé. Pour les installations durables, en revanche, les délais dépendent encore de plusieurs étapes administratives et techniques.
Des millions sur le papier, aucune date sur le terrain
« On a engagé des gros travaux de dix millions d'euros pour réaménager tous les pontons de plaisance, aussi bien en Petite-Terre qu'en Grande-Terre », affirme Hakim Madi. Ce programme doit également concerner le ponton croisiériste. Des travaux d’enrochement sont prévus pour leur part dans le cadre d'un marché distinct.
À Petite-Terre, une première consultation pour le futur ponton a été abandonnée. Le site initialement envisagé présentait des difficultés liées à la bathymétrie. Selon Hakim Madi, les entreprises consultées estimaient que les travaux y seraient coûteux et que les conditions à marée basse compliqueraient l’accès pour les usagers du ponton. La collectivité a donc relancé une consultation en octobre 2026, selon le principe de la « conception-réalisation ». Concrètement, l’entreprise retenue sera chargée de concevoir l’ouvrage et de réaliser les travaux.
Les offres venaient d’être reçues au moment de cet entretien. Le Département-Région devait encore analyser les propositions, puis informer les candidats non retenus. Pour le ponton provisoire, l’objectif était d’envoyer les lettres de rejet dans la semaine, avant de respecter un délai réglementaire de onze jours. La collectivité pourrait ensuite retenir une entreprise et organiser une réunion pour préparer la suite.

À Mamoudzou, le projet suit lui aussi son long cours administratif. L’appel d’offres pour l’aménagement des pontons a été lancé le 25 septembre dernier, avec une remise des propositions fixée au 13 novembre. Le marché est estimé à huit millions d’euros.
Après cette échéance, le Département-Région prévoit une dizaine de jours pour analyser les offres, puis au moins une semaine pour réunir la commission d’appel d’offres. Viendront ensuite les notifications aux candidats. Hakim Madi estime que ces étapes pourraient conduire à une attribution du marché vers la mi-décembre, « si la procédure se déroule comme prévu », précise-t-il. « On n’est pas à l’abris de surprises ».
Le démarrage des travaux reste toutefois incertain. « On ne peut pas communiquer sur le calendrier, car on ne peut pas contraindre une entreprise pour lui dire qu’elle fait les délais en trois mois. C’est à elle de nous dire ce qu’elle peut faire, ce sont les entreprises qui doivent s’engager sur les délais », explique-t-il. Autrement dit, même une fois le marché attribué, la durée du chantier ne sera connue qu’après les échanges avec l'entreprise retenue.
Les travaux d'enrochement font eux aussi l'objet d'un appel d'offres, lancé le 25 septembre, avec une remise des offres prévue le 13 novembre. Aucune date de livraison des nouveaux pontons n'est annoncée.
Sur le ponton, pourtant, la tension ne retombe pas. Hakim Madi dit ne pas comprendre la mobilisation, après une réunion organisée vendredi 30 octobre avec les prestataires et la préfecture. « On pensait que la réunion avait apaisé les tensions », explique-t-il.
Mais alors que les bateaux sont toujours en ligne devant les barges, le président du Département-Région, Ben Issa Ousseni, se rend sur place. Il propose une rencontre aux professionnels, qui ne donnent pas suite dans l’immédiat. Un nouveau rendez-vous est alors fixé au mardi 3 novembre.
Et après plusieurs heures de blocage, les moteurs redémarrent et les barges reprennent leurs rotations. Mais les prestataires préviennent que si rien ne bouge, ils reviendront dès ce mardi. Cette fois, le Département-Région ne pourra pas dire qu'il ne savait pas.
Mathilde Hangard