« C'est la première fois que l'on compte jusqu'à neuf incendies en simultané ! ». Pour le lieutenant Abdou Maoulida, officier d'astreinte du secteur sud au Service départemental d'incendie et de secours (SDIS) de Mayotte, le bilan opérationnel de cette fin de saison sèche est alarmant. Depuis plusieurs semaines, les massifs et les zones de savane de l'archipel subissent des départs de feu à répétition, mobilisant en continu les effectifs de secours.

De Bouéni au mont Bénara, en passant par Bandrélé, Nyambani, Agnoundou ou Ironi Bé, de multiples secteurs boisés ont été touchés par les flammes ces derniers jours. À Bouéni, un incendie a parcouru près d'une trentaine d'hectares de végétation, menaçant directement des habitations avant de pouvoir être fixé par les secours. Sur les pentes escarpées du mont Bénara, les pompiers ont lutté pendant plus de quarante-huit heures consécutives pour circonscrire le foyer, parvenant à évacuer dix-huit bovins encerclés par la fumée. Du côté d'Ironi Bé, la proximité d'habitations et d'installations industrielles a également nécessité un déploiement urgent pour éviter tout risque de propagation.
La simultanéité de ces feux complique fortement l'organisation des centres de secours. « Le système opérationnel est mis en grande difficulté, car personne ne peut obtenir les renforts demandés, explique le lieutenant Abdou Maoulida. Chacun doit faire face avec son équipe là où il se trouve ». Faute de pouvoir intervenir partout au même moment avec des effectifs suffisants, les pompiers doivent concentrer leurs priorités sur la sauvegarde des vies humaines et des bâtiments. Sur l'origine de ces sinistres, les constats des secours ne laissent que peu de place au doute.
Des brûlis agricoles incontrôlés

L'écrasante majorité des feux de brousse constatés sur le territoire ne relève pas de causes naturelles. « Dans 80 % des cas, ce sont des feux allumés volontairement liés à des cultures sur brûlis qui échappent totalement au contrôle de leurs auteurs », déplore l'officier du SDIS. La pratique du brûlis, traditionnellement employée pour défricher rapidement des parcelles agricoles avant les semailles, présente un risque maximal en fin de saison sèche. En présence d'une végétation asséchée par des mois sans précipitations et sous l'effet du vent, les flammes se propagent rapidement aux massifs forestiers voisins. Malgré les arrêtés préfectoraux encadrant et interdisant l'usage du feu en milieu naturel durant cette période, ces comportements perdurent sur l'ensemble de l'île.
La lutte contre ces incendies se heurte également à la topographie locale. En raison de l'absence de pistes carrossables pénétrantes dans les collines mahoraises, les véhicules d'intervention ne peuvent pas accéder aux zones de crête. Les pompiers doivent accomplir de longues marches d'approche à pied, munis de batte-feux et de lances de fortune. « À Mayotte, il n'y a pas de voies d'accès directes, nous sommes obligés de marcher à pied et d'utiliser les moyens du bord. À plusieurs kilomètres dans des zones isolées, on ne peut pas dérouler de tuyaux d'alimentation ».
L'hélicoptère bombardier d'eau
Dans ce contexte d'isolement, le déploiement de l'hélicoptère bombardier d'eau (HBE) s'est avéré déterminant. Mis à disposition du SDIS depuis la mi-août grâce à un financement de 400.000 euros, cet appareil loué pour une durée de quatre mois effectue des largages réguliers d'eau de mer sur les reliefs. « Cet outil nous aide énormément et apporte un vrai appui aux hommes sur le terrain. Sans cet hélicoptère, nous serions complètement dépassés par l'ampleur des feux ». Guidé par des reconnaissances aériennes, l'aéronef a permis de ralentir la progression des foyers les plus dangereux à Bouéni et au mont Bénara.

Malgré cet appui aérien, l'accumulation des interventions provoque une fatigue importante parmi les effectifs locaux, qui ne bénéficient d'aucun détachement extérieur pour assurer les missions de secours du quotidien. Sur le terrain, les responsables appellent à un renforcement des contrôles judiciaires pour endiguer les récidives. « Il faut continuer la pédagogie, mais il faut aussi que les services compétents dressent des amendes aux propriétaires responsables, insiste Abdou Maoulida. On ne peut pas continuer à mettre notre patrimoine en danger ». Selon le pompier, seule une réponse financière et judiciaire directe permettra de dissuader les exploitants de recourir au feu de manière irresponsable.
Au-delà de la menace directe pour les habitations, ces départs de feu successifs détruisent le couvert forestier, aggravant l'érosion des sols et augmentant les risques de glissements de terrain et d'envasement du lagon lors des intempéries. En attendant un durcissement des sanctions et le déploiement d'éventuels renforts, les sapeurs-pompiers scrutent le ciel. Seule l'arrivée des premières pluies de mousson permettra d'éteindre durablement les foyers et de clore une saison sèche particulièrement rude pour les secours mahorais.