Dans le lagon, les premières longueurs d'un apprentissage exigeant
Il est à peine 7 heures lorsque le camp du 5ème régiment étranger (RE) commence à s'animer. Les militaires s'affairent déjà, le matériel est en place. La chaleur monte doucement, tempérée par un vent bienvenu. À quelques mètres de là, les premiers candidats à la formation arrivent au compte-gouttes. Certains venus de Grande-Terre, ont emprunté la barge pour rejoindre Dzaoudzi. D'autres, qui résident en Petite-Terre, ont moins de chemin à parcourir.
Vers 7h30, les nageurs enfilent le tee-shirt de la formation, leur maillot de bain, ajustent leurs lunettes et rejoignent le ponton flottant qui s'avance dans le lagon. Au bout, Franck, leur formateur, les attend. Une ligne d'eau a été installée pour permettre les exercices. L'échauffement commence par 300 mètres en nage libre. La séance est lancée.
Les consignes fusent, les corps se tendent, les premières longueurs s'enchaînent. « N'allez pas vite, appliquez-vous sur la technique », lance Franck. Certains maîtrisent déjà les mouvements, d'autres cherchent encore leurs repères de bon matin. Lorsque les candidats s'agglutinent sur la ligne d'eau, le formateur les rappelle à l'ordre avec humour. « Vous avez tout l'océan Indien, décalez-vous bon dieu ! ». Les rires fusent, sans que l'exigence ne retombe.
Le cadre, lui, est exceptionnel. Dans une eau translucide de trois ou quatre mètres de profondeur, un paille-en-queue passe plusieurs fois au-dessus du lagon, tandis qu'une tortue et des poissons sergent-major viennent ponctuer l'entraînement. « C'est une superbe piscine n'est-ce pas », s'étonne Franck, presque amusé par le contraste entre la beauté du lieu et la difficulté des exercices dont il a conscience .
Car il ne faut pas s'y tromper. Les séances sont intenses, avec près de 2.500 à 3.000 mètres de nage chaque jour, du lundi au vendredi. Pour ceux qui sont moins aguerris, l'effort est considérable. Et il faut apprendre les gestes, corriger les postures, recommencer. À 7h52, les palmes sont chaussées pour travailler les ondulations du papillon. « Les fameuses ondulations », rappelle Franck, sous les sourires des nageurs.
Mais la technique ne se négocie pas. Le formateur montre, reprend, insiste sur la synchronisation des bras, le mouvement des jambes, la position de la tête. Lorsqu'un candidat peine à reproduire le geste, il ironise gentiment avant de lui montrer à nouveau. L'ambiance reste chaleureuse, mais la formation ne laisse guère de place à l'improvisation.
À Mayotte, cette exigence prend un relief particulier. La plupart des candidats ont un parcours sportif, mais ils n'ont pas nécessairement bénéficié des mêmes conditions d'apprentissage que les nageurs de l'Hexagone ou d'autres territoires ultramarins. L'unique piscine publique « Koropa », à Majikavo, sur la commune de Koungou, a fermé depuis le cyclone Chido. Sur l'île, les infrastructures manquent alors, et avec elles, autant d'occasions de pratiquer aussi. Franck résume la difficulté en une phrase, sans détour, à propos de l'encadrement de ces jeunes adultes. « Tout revoir ? Non, il faut tout apprendre ».
Le constat dépasse la seule technique de nage. En eau douce, remorquer une personne en difficulté est plus difficile qu'en mer, où la salinité facilite la flottaison. Sans piscine pour acquérir les fondamentaux, les candidats doivent donc apprendre autrement, dans un environnement qui impose déjà ses propres contraintes. « Avec la crise de l'eau à Mayotte, cela va être difficile dans les années à venir de mettre en place des piscines », souligne le formateur. Il se réjouit néanmoins de pouvoir disposer de cette ligne d'eau au sein du régiment. « Heureusement qu'on a une ligne d'eau comme celle-ci au 5ème régiment, et c'est un cadre de travail magnifique ».
Former des sauveteurs pour répondre à l'urgence mahoraise
Derrière ces longueurs, il y a un objectif bien plus large que l'obtention d'un diplôme. La Fédération nationale des métiers de la natation et du sport (FNMNS), qui a développé son implantation à Mayotte en 2022, entend répondre aux besoins de sauvetage et de secourisme sur l'île. « Mayotte était le dernier département qui n'était pas maillé par le réseau. C'est chose faite maintenant, et on travaille en étroite collaboration avec le 5e régiment étranger, et notamment la cellule secourisme », rappelle Sébastien Martinez, vice-président de la FNMNS à Mayotte.

La formation rassemble treize candidats sélectionnés. La formation mêle séances de natation, réglementation et secourisme, au sein d'un parcours progressif. Les candidats doivent d'abord consolider leurs compétences, valider des niveaux de secourisme nécessaires, notamment le PSE1 et le PSE2, puis se préparer aux épreuves physiques qui conditionnent l'accès au cursus de maître-nageur sauveteur. Au programme, un 400 mètres chronométré et une démonstration de 100 mètres quatre nages, avant un entretien oral destiné à évaluer leur motivation et leur capacité à s'exprimer. Pour certains, le cursus diplômant pourrait débuter en 2027, entre Mayotte et La Réunion.
L'enjeu est surtout de faire émerger des professionnels capables d'assurer la sécurité des baignades, mais aussi de transmettre leurs compétences sur le territoire. « Cette formation concerne Mayotte, elle s'adresse notamment à des Mahorais, pour le développement et la sécurité de l'île, et notamment des baignades surveillées », insiste Sébastien Martinez.
La question est loin d'être secondaire. Les noyades restent une préoccupation majeure à Mayotte, où le lagon attire aussi bien les habitants, qui sont pour la plupart des jeunes, que les visiteurs, et où les activités nautiques occupent une place importante. Former des sauveteurs locaux, c'est donc tenter de rapprocher les compétences des lieux où elles seront nécessaires. « Comme en Hexagone, c'est un enjeu majeur ici à Mayotte, donc on forme ces gens-là pour représenter Mayotte, le but est de faire perdurer ces missions de sauvetage et transmettre à leur tour le sauvetage et la sécurité sur l’île », poursuit le vice-président de la fédération.
Le projet s'appuie également sur plusieurs partenaires, dont la Délégation Régionale Académique à la Jeunesse, à l'Engagement et aux Sports (DRAJES), France Travail et la Fédération nationale Profession Sport & Loisirs à Mayotte, qui ont contribué à la détection des candidats et au financement global de l'opération. Beaucoup ont déjà un profil sportif ou une expérience dans l'encadrement d'activités physiques. Mais le chemin vers le métier de maître-nageur sauveteur reste long, et la motivation ne suffit pas à elle seule.
Madi Ben Kader, 27 ans, originaire de Bandraboua, en est conscient. Il a rejoint la formation parce qu'il y voit une occasion concrète d'agir pour son île. « C'était une réelle opportunité », confie-t-il. À ses yeux, le lagon représente à la fois une richesse et une responsabilité. « On a un magnifique lagon qui nous permet justement de pouvoir développer certaines activités et à Mayotte on a un taux de noyade qui est très élevé donc cela représente une opportunité pour venir en aide de la population et aussi des personnes qui souhaitent développer des activités nautiques ».
Le jeune homme connaît aussi les limites du territoire. À Bandraboua, explique-t-il, il n'y a pas de plage surveillée. Les jeunes Mahorais aiment le milieu aquatique, mais ne disposent pas toujours des connaissances nécessaires pour en mesurer les risques. « L'idée c'est de faire de la prévention, de sensibiliser la population aux métiers aquatiques et aux risques liés à cet environnement », résume-t-il.
La formation est exigeante, reconnaît-il. Elle demande de la rigueur, de la patience, une bonne condition physique et un important travail personnel. Mais pour lui, l'effort a du sens. S'il obtient son diplôme d'État, il espère pouvoir intervenir auprès des structures, des établissements et des collectivités qui auront besoin de ses compétences.
Des postes de secours à renforcer pour protéger les baigneurs
Former des professionnels est une première étape. Encore faut-il qu'ils puissent exercer, et que les collectivités disposent des moyens de les accueillir. La question des infrastructures revient régulièrement dans les échanges. À Mayotte, certains dispositifs ont été annoncés ou aménagés, sans toujours être pleinement opérationnels. Le poste de secours de Sakouli, inauguré le 3 juillet 2025, se dégrade faute d'être utilisé et reste à équiper. À Bandrélé, un bassin en eau libre a vu le jour, mais les équipements ne peuvent remplir leur mission sans personnel formé et disponible.
Le sergent-chef Jason Alejandro, responsable de la cellule secourisme du 5ème régiment étranger, défend cette logique de formation sur le terrain. « Mon rôle, c'est de bien former des gens ici à Mayotte, pour qu'ils deviennent des secouristes et des sauveteurs aquatiques, et les accompagner pour qu'ils obtiennent leur brevet d’État ». Le régiment met à disposition ses infrastructures et son matériel afin que les candidats puissent apprendre dans de bonnes conditions. Pour le militaire, l'appui apporté à la formation doit aussi permettre de diffuser une expertise utile aux collectivités.

« On est quasiment tous des anciens militaires et issus des CRS nageurs-sauveteurs, donc on a une expertise de plus de vingt ans pour la plupart des gens qui officient sur des zones assez dangereuses en termes de baignade et de sauvetage », rappelle le vice-président de la FNMNS à Mayotte, en évoquant notamment les plages des Landes, de la Gironde et du Pays basque.
Cette expérience pourrait être mobilisée pour conseiller les mairies sur l'implantation des postes de secours, leur équipement et leur fonctionnement. Mais le sergent-chef préfère rappeler une priorité. « On voit de très bonnes choses apparaître à Mayotte, mais maintenant, il faut donner des ressources humaines pour armer ces dispositifs en espérant démultiplier ces dispositifs pour protéger les gens, alors comme toujours, on commence par la base, c'est former des sauveteurs ».
Reste en effet la question des moyens. Sur les quelque 186 plages recensées à Mayotte, toutes ne peuvent être surveillées sans postes équipés ni professionnels pour les faire vivre. Former des sauveteurs est un premier pas, encore faut-il leur donner les moyens d'intervenir.
Le soleil cogne désormais sur le ponton, la lumière rebondit sur l'eau. Les nageurs repartent, avalent les longueurs, corrigent leurs mouvements, reprennent leur souffle. Le lagon, lui, ne laisse rien paraître. Sous sa surface tranquille, pourtant, la mer impose ses règles.
Au cours d'une pause, Madi trouve ses derniers mots, sans chercher à en faire trop. « En fait, tout ça, on le fait parce que c'est notre ADN, voilà c'est tout », lâche-t-il, le regard tourné vers la mer, dans une phrase, où il y a plus qu'un métier à apprendre, mais une façon d'habiter l'île, en veillant sur ceux qui la partagent.
Mathilde Hangard