Alors que le lycée de Tsararano a été le théâtre d'épisodes de violence mercredi 3 et jeudi 4 juin 2026, un dispositif poursuit son déploiement dans plusieurs établissements du territoire. Formés par la gendarmerie, les "élèves pairs" tentent d'agir en amont des conflits. Une initiative saluée par les acteurs de terrain, mais confrontée à une réalité qui dépasse souvent le cadre scolaire.

À Mayotte, les « élèves pairs » face à une violence qui déborde les grilles des lycées

Alors que le lycée de Tsararano a été le théâtre d'épisodes de violence mercredi 3 et jeudi 4 juin 2026, un dispositif poursuit son déploiement dans plusieurs établissements du territoire. Formés par la gendarmerie, les "élèves pairs" tentent d'agir en amont des conflits. Une initiative saluée par les acteurs de terrain, mais confrontée à une réalité qui dépasse souvent le cadre scolaire.

Les images des 3 et 4 juin au lycée de Tsararano, puis au lycée de Pamandzi, et au lycée de Kahani, ont une nouvelle fois rappelé la fragilité du climat scolaire dans de nombreux établissements de l’île. Intrusions de jeunes extérieurs, affrontements, mouvements de panique et intervention des forces de l’ordre : en l’espace de deux jours, le lycée de Tsararano, pourtant réputé pour ses filières d’excellence académique, s’est retrouvé au cœur de séquences de violences qui ne sont malheureusement plus exceptionnelles à Mayotte.

Pourtant, au même moment, un autre travail se poursuit dans l’ombre. Un travail moins spectaculaire que les opérations de maintien de l’ordre, moins visible que les déploiements de gendarmes, mais qui vise le même objectif : empêcher que les violences ne prennent racine. Depuis 2018, des dizaines puis des centaines de lycéens mahorais sont formés pour devenir des « élèves pairs ». Leur mission : écouter, repérer, orienter et alerter. Une initiative née d’une demande des élèves eux-mêmes.

Une idée venue des lycéens eux-mêmes 

Mayotte, lycée des lumières,
À Mayotte, le dispositif des « élèves pairs », est venu des élèves eux-mêmes, qui voulaient se rendre acteurs de leur propre sécurité.

L’histoire du dispositif commence au mois de décembre, en 2017. À l’occasion d’un Conseil académique de la vie lycéenne, les représentants des élèves du lycée Gustave-Eiffel de Kahani interpellent les autorités éducatives. Quotidiennement, confrontés à des violences régulières dans et aux abords de leur établissement scolaire, ils souhaitent alors devenir « des acteurs responsables de leur propre sécurité au sein de leur milieu scolaire ». La proposition trouve rapidement un écho favorable.

Selon la Maison de Protection des Familles (MPF) de la gendarmerie de Mayotte, le dispositif s’inspire d’une expérimentation menée dès 2014 en Guyane et aux Antilles dans le cadre du projet EVIDENCE, destiné à lutter contre les violences et les incivilités en milieu scolaire. À Mayotte, l’expérience débute alors en 2018 au lycée polyvalent Gustave Eiffel de Kahani et au lycée polyvalent de la Cité du Nord. 

Huit ans plus tard, le programme a pris de l’ampleur. Pour l’année scolaire 2025-2026, sept lycées y participent : Bandrélé, la Cité du Nord, Sada, Dzoumogné, Gustave-Eiffel de Kahani, Thani-Malandi de Chirongui, et Tsararano de Dembéni. Au total, près de 200 « élèves pairs » ont été formés.

Savoir écouter avant que la violence n’éclate

Mayotte, Lycée de Petite-Terre, lycée de Pamandzi, établissement scolaire, violences,
La MPF de la gendarmerie peut intervenir dans les établissements scolaires pour soutenir des actions de prévention, en lien avec des dispositifs « d’élèves pairs » visant à favoriser la lutte contre les violences.

Mais leur rôle est souvent mal compris. Les « élèves pairs » ne sont ni des surveillants, ni des auxiliaires de police, ni des médiateurs chargés d’intervenir en cas d’affrontements.  Ils représentent avant tout un réseau de « jeunes de confiance » au sein des établissements. 

Leur mission consiste à servir de « relais de communication entre les élèves, les professeurs et l’équipe pédagogique », explique la gendarmerie de Mayotte à notre rédaction. Ils peuvent accompagner un camarade qui n’ose pas parler à un adulte, identifier un élève en souffrance ou signaler des situations préoccupantes. Car les violences scolaires ne surgissent que rarement sans signes avant-coureurs.

Un élève victime de harcèlement, un adolescent menacé, un conflit entre groupes qui s’envenime ou encore une situation familiale difficile sont autant de signaux faibles que les adultes ne perçoivent pas toujours immédiatement. Les élèves, eux, peuvent plus facilement les voir. « En cas de tension ou de conflit, c’est d’alerter immédiatement un adulte de l’établissement », précise toutefois l’adjudant-chef Issoufa Amir Dine, commandant de la Maison de Protection des Familles (MPF).  

La distinction est donc nette. Les élèves pairs ne remplacent jamais les personnels éducatifs ou les forces de sécurité. Pour exercer cette mission, les volontaires sont sélectionnés après des entretiens destinés à évaluer leurs capacités d’écoute et leur aptitude à la médiation. Ils suivent ensuite une formation de dix heures assurée par les militaires de la MPF. Le programme aborde notamment le droit des mineurs, les conduites addictives, les différentes formes de violences, le racket, les vols, les dangers d’internet ainsi que les techniques d’écoute et les réflexes à adopter face à une situation préoccupante.

Une réponse utile, mais pas suffisante

Mayotte, lycée de Tsararano,
Malgré la présence « d’élèves pairs », le lycée de Tsararano a été le théâtre d’affrontements importants entre jeunes, à l’intérieur et à l’extérieur de l’établissement, mercredi 3 et jeudi 4 juin 2026.

Pour la gendarmerie de Mayotte, les résultats sont encourageants. Selon les retours recueillis sur le terrain, le dispositif aurait contribué à réduire certains faits de violence dans et aux abords des établissements concernés.

Mais les événements récents survenus au lycée de Tsararano, notamment, montrent aussi les limites de l’exercice. Car une partie des violences qui frappent les établissements scolaires mahorais trouve son origine en dehors de l’école. Les rivalités entre quartiers ou villages, les tensions entre groupes de jeunes, les phénomènes de bandes ou encore l’insécurité qui touche certaines zones du territoire traversent régulièrement les grilles des établissements.

Les « élèves pairs » peuvent contribuer à désamorcer certaines situations, détecter des fragilités ou faciliter la circulation de l’information. Mais ils ne peuvent en revanche empêcher à eux seuls l’intrusion de groupes extérieurs ou mettre fin à des conflits dont les racines dépassent largement le cadre scolaire. 

Le constat vaut également pour les dispositifs sécuritaires. Lancée le 7 avril dernier, l’opération « Kingia » a mobilisé pendant deux mois d’importants moyens de l’État afin de lutter contre l’immigration clandestine, la délinquance et l’habitat insalubre. Les violences survenues cette semaine à Tsararano rappellent qu’aucune réponse unique, en l’occurence sécuritaire, ni circonscrite à une période de deux mois, ne peut régler un problème aussi complexe socialement.

Mais dans un contexte où les violences scolaires occupent régulièrement l’actualité, l’existence même des « élèves pairs » apporte un signal différent : celui d’une jeunesse qui ne se résigne pas à subir et qui cherche, à son échelle, à devenir actrice sociale de l’apaisement de son propre environnement. 

Mathilde Hangard

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